Chine–Tunisie : une relation en montée politique, mais dont la vraie portée se jouera sur la connectivité, l’industrie et la capacité tunisienne à transformer l’ouverture chinoise en reprise durable

La relation entre la Chine et la Tunisie a franchi un seuil politique important en 2024. Lors de la visite du président Kaïs Saïed en Chine à l’occasion de la réunion ministérielle du Forum Chine–États arabes, Pékin et Tunis ont annoncé l’établissement d’un partenariat stratégique. Quelques mois plus tard, Xi Jinping a encore souligné, dans un message officiel, qu’il attachait une grande importance au développement des relations sino-tunisiennes et souhaitait profiter du 60e anniversaire des relations diplomatiques en 2024 pour approfondir la coopération dans divers domaines. Cette montée en gamme n’est pas un simple geste diplomatique : elle signifie que la Chine considère désormais la Tunisie comme un partenaire plus structurant dans l’espace nord-africain et méditerranéen.

Sur le plan économique, les chiffres les plus récents montrent une relation déjà dense, mais encore asymétrique. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral a atteint 2,88 milliards de dollars en 2024, dont 2,38 milliards d’exportations chinoises vers la Tunisie et 500 millions d’importations chinoises depuis la Tunisie. La Chine exporte principalement vers la Tunisie des produits mécaniques et électriques, des véhicules et des pièces détachées, tandis qu’elle importe surtout des équipements électroniques, du textile et de l’habillement. Cette structure révèle une relation déjà plus industrialisée que dans plusieurs autres cas africains, mais encore marquée par un déséquilibre commercial net en faveur de Pékin.

La singularité tunisienne tient cependant à autre chose qu’au volume brut des échanges. La Tunisie intéresse la Chine non pas comme grande économie de ressources, mais comme économie méditerranéenne de transformation, dotée d’un capital humain relativement élevé, d’une proximité avec l’Europe, d’un savoir-faire industriel dans certains segments, et d’un potentiel logistique sous-exploité. C’est précisément ce qui donne au partenariat sino-tunisien son intérêt stratégique : la Chine y voit moins un simple marché qu’un espace où pourraient se croiser industrie, connectivité, transport, logistique et accès au bassin euro-méditerranéen. Cette lecture est cohérente avec le nouveau cadre chinois de coopération post-FOCAC 2024, centré sur la modernisation, les chaînes de valeur et les infrastructures.

Mais la Tunisie aborde cette nouvelle phase dans un contexte économique contraint. La Banque mondiale indique que l’économie tunisienne a crû de 1,4 % en 2024, après une croissance nulle en 2023, et qu’elle reste en dessous de son niveau pré-Covid. Son communiqué de mai 2025 projette une croissance de 1,9 % en 2025, portée par une amélioration des pluies et une stabilisation graduelle de certains secteurs, mais souligne que le pays continue d’évoluer dans un environnement difficile, marqué par des barrières réglementaires à l’investissement, une productivité faible et des contraintes de financement. Cela signifie que la Tunisie reste une économie au potentiel réel, mais freinée par un climat d’investissement qui ne permet pas encore une reprise forte et soutenue.

Cette faiblesse de la croissance rend la relation avec la Chine particulièrement importante. La Tunisie a besoin de débouchés, d’investissements, d’équipements, de financement de transport et d’une amélioration de sa connectivité. Dans ce contexte, la Chine peut apparaître comme un partenaire capable de fournir des biens d’équipement, des véhicules, des infrastructures de mobilité et potentiellement des investissements industriels. Mais cette opportunité reste suspendue à une condition : que l’économie tunisienne soit capable d’absorber ces ouvertures et d’en faire autre chose qu’un simple approfondissement de la dépendance importatrice. Le déséquilibre commercial de 2024 rappelle justement cette limite.

La connectivité constitue probablement l’angle le plus prometteur de la relation. La Banque mondiale a consacré son Tunisia Economic Monitor 2025 à l’idée que “better connectivity” peut offrir une voie vers une croissance plus forte. Cette thèse croise très directement les priorités de la Chine dans la région. Pékin cherche des partenaires capables d’intégrer plus fortement transport, commerce, industrie et logistique. Dans le cas tunisien, cela peut se traduire par des coopérations dans les ports, les équipements de transport, les bus, les chaînes d’approvisionnement et les zones industrielles. Des développements récents vont d’ailleurs dans ce sens : en 2025, des annonces ont porté sur la livraison de bus chinois Golden Dragon à la Tunisie, à la suite d’échanges engagés en 2024 dans le secteur des transports. Même si ce type d’opération reste sectoriel, il signale une montée concrète de la coopération dans la mobilité et les infrastructures urbaines.

La contrainte budgétaire et financière tunisienne ajoute toutefois un élément de prudence. Reuters rapportait en octobre 2024 que la Tunisie, confrontée à une crise financière prolongée et à un accès externe limité, prévoyait pour 2025 une hausse des taxes et un fort recours à l’endettement intérieur, avec une chute attendue des financements extérieurs. Plus récemment, Reuters signalait encore à l’automne 2025 des tensions persistantes sur les besoins de financement. Même si ces informations relèvent d’une séquence budgétaire évolutive, elles confirment une tendance de fond : la Tunisie ne se trouve pas dans une position aisée pour capter massivement des investissements sans restaurer davantage la confiance et la visibilité macrofinancière. Dans ce cadre, la Chine peut être perçue comme une alternative ou un complément utile, mais elle n’efface pas à elle seule les fragilités internes du modèle tunisien.

Cette tension entre potentiel et contrainte est précisément ce qui rend la relation Chine–Tunisie intéressante pour l’OCAF. Contrairement à l’Égypte, la Tunisie n’a pas la taille d’un géant régional. Contrairement au Maroc, elle n’a pas encore la même puissance d’attraction industrielle. Mais elle possède un capital humain, une proximité géographique avec l’Europe et une base manufacturière qui pourraient en faire un partenaire chinois beaucoup plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. La question n’est donc pas de savoir si la relation existe déjà ; elle existe clairement. La question est de savoir si elle peut changer de nature : passer d’un commerce déséquilibré dominé par les exportations chinoises à une coopération plus productive, appuyée sur la connectivité, la mobilité, les équipements, la transformation industrielle et une meilleure insertion tunisienne dans les chaînes de valeur.

En définitive, les relations Chine–Tunisie sont à un moment charnière. Elles reposent désormais sur un partenariat stratégique établi en 2024, sur un commerce bilatéral de 2,88 milliards de dollars en 2024, et sur une économie tunisienne qui a retrouvé une croissance modeste de 1,4 % en 2024 avec une projection de 1,9 % en 2025 selon la Banque mondiale. Mais leur signification profonde reste ouverte. Soit la Chine devient pour la Tunisie un partenaire utile de connectivité, de transport et de montée en gamme industrielle ; soit la relation reste principalement celle d’un fournisseur dominant face à une économie tunisienne encore insuffisamment relancée. C’est de cette bifurcation que dépendra la portée réelle du dossier Chine–Tunisie.