Chine–Niger : pétrole, souveraineté et recomposition stratégique au Sahel

La relation entre la Chine et le Niger a pris, ces dernières années, une importance qui dépasse largement le cadre d’une coopération bilatérale classique. Elle s’inscrit désormais dans une double dynamique : d’un côté, la montée en puissance de la Chine comme acteur structurant de l’économie politique sahélienne ; de l’autre, la recherche par le Niger de nouveaux leviers de souveraineté économique dans un contexte de recomposition régionale profonde. Sur le plan diplomatique, les deux pays ont établi leurs relations le 20 juillet 1974, avant une interruption en 1992 lorsque Niamey a renoué avec Taïwan ; les relations avec Pékin ont ensuite été rétablies le 19 août 1996. Une nouvelle étape a été franchie en septembre 2024, lorsque la Chine et le Niger ont élevé leurs liens au rang de partenariat stratégique. Les deux États sont également liés par un mémorandum de coopération dans le cadre des Nouvelles routes de la soie, signé en mai 2019.
Cette montée en gamme diplomatique doit être replacée dans le contexte politique nigérien récent. Après le coup d’État de juillet 2023, la Chine a adopté une posture de continuité prudente, appelant à une “résolution politique” tout en évitant la rupture avec les nouvelles autorités. Cette ligne s’est traduite, ensuite, par la poursuite des échanges de haut niveau : le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine a participé au Sommet de Beijing du FOCAC en septembre 2024, et le ministre nigérien des Affaires étrangères a pris part en juin 2025 à la réunion ministérielle de suivi des résultats du FOCAC. Cela montre que, contrairement à plusieurs partenaires occidentaux dont les positions ont été plus heurtées après la rupture institutionnelle de 2023, Pékin a privilégié la stabilité des intérêts économiques et stratégiques.
Sur le plan commercial, la relation sino-nigérienne reste encore modeste si on la compare à celles que la Chine entretient avec le Nigeria ou l’Afrique du Sud, mais elle évolue rapidement et révèle une spécialisation nette. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral a atteint 636 millions de dollars en 2023, avec 324 millions d’exportations chinoises vers le Niger et 311 millions d’importations chinoises en provenance du Niger. De janvier à septembre 2024, les échanges ont déjà atteint 632 millions de dollars, en hausse de 17 % sur un an ; fait notable, les importations chinoises depuis le Niger (472 millions) ont alors largement dépassé les exportations chinoises vers le Niger (160 millions). Cette structure signale une relation moins dominée par la seule logique d’écoulement de produits manufacturés chinois que dans d’autres cas africains : le Niger devient avant tout, pour Pékin, un fournisseur stratégique de ressources.
Le cœur de cette relation se trouve en effet dans le secteur pétrolier. La coopération énergétique sino-nigérienne a véritablement changé d’échelle en 2008, lorsque PetroChina a signé un accord de partage de production avec l’État nigérien pour développer le champ d’Agadem, situé à environ 1 600 km à l’est de Niamey et disposant de réserves estimées à 650 millions de barils. La production a commencé en 2011. Dans le cadre de ce dispositif, PetroChina a également investi dans la raffinerie SORAZ à Zinder, dont elle détient 60 % du capital ; cette raffinerie a une capacité d’environ 20 000 barils par jour et approvisionne principalement le marché intérieur nigérien. À partir de 2019, une seconde phase de développement a été engagée, couplée à la construction d’un nouvel oléoduc d’exportation. Reuters indiquait que l’investissement combiné dans cette phase 2 et dans le pipeline devait atteindre environ 4 milliards de dollars.
C’est cet oléoduc qui donne aujourd’hui à la relation Chine–Niger toute sa profondeur géoéconomique. Long d’environ 2 000 km, il relie le bassin d’Agadem au port béninois de Sèmè-Kpodji, sur la côte atlantique, et a été conçu pour transporter jusqu’à 90 000 barils par jour. En avril 2024, le Niger et la CNPC ont en outre signé un mémorandum d’entente de 400 millions de dollars lié à la vente du brut d’Agadem. Malgré les tensions politiques entre le Niger et le Bénin, qui ont conduit à une suspension temporaire des exportations en juin 2024, les flux ont repris en août 2024 ; selon Reuters, un tanker avait alors chargé environ un million de barils au Bénin à destination de la Chine. Ce moment est décisif : il marque l’entrée du Niger dans une nouvelle ère, celle d’un pays sahélien enclavé devenu exportateur pétrolier à destination du marché asiatique.
Les effets macroéconomiques sont déjà visibles. Le FMI estime que la croissance du Niger a atteint 8,8 % en 2024, notamment grâce au démarrage des exportations pétrolières, et projette encore 7,9 % en 2025 avec la montée de la production vers sa pleine capacité. Le même rapport précise que l’exploitation devrait tourner autour de 110 000 barils par jour et contribuer à réduire le déficit courant à 4,1 % du PIB en 2025, à mesure que les exportations montent en régime. La Banque mondiale confirme cette logique de bascule structurelle : elle note que la production pétrolière, auparavant autour de 20 000 barils par jour, devait s’élever vers 106 000–110 000 barils par jour d’ici 2025-2026, et souligne qu’à partir de la mi-2026, après le remboursement d’un prêt adossé au pétrole de 400 millions de dollars, 80 % des recettes pétrolières pourront revenir au budget de l’État. Autrement dit, la relation avec la Chine est désormais un facteur direct de croissance, de balance des paiements et de finances publiques nigériennes.
Mais cette dynamique ne doit pas masquer les fragilités profondes du modèle. Le FMI considère que le Niger fait face à un risque élevé de détresse de la dette, même si la dette reste soutenable à moyen terme. La Banque mondiale note par ailleurs qu’en dépit de la forte croissance, l’extrême pauvreté restait à 52,9 % en 2024, avec une projection à 50,1 % en 2025 seulement. Elle observe aussi que la fermeture prolongée de la frontière avec le Bénin a affaibli l’investissement privé et aggravé les tensions bancaires. À cela s’ajoutent les conflits liés au partage de la rente. En mars 2025, les autorités nigériennes ont expulsé trois dirigeants chinois du secteur pétrolier. Le ministre du Pétrole a affirmé que le salaire moyen d’un employé chinois au Niger atteignait 8 678 dollars par mois, contre 1 200 dollars pour un Nigérien occupant un poste comparable, tout en dénonçant la faible présence nationale dans les fonctions d’encadrement. Ces données montrent que la coopération sino-nigérienne, si elle est puissante, reste traversée par des tensions classiques autour de la souveraineté, du contenu local et de la distribution des bénéfices.
Il serait toutefois réducteur de limiter la relation Chine–Niger au pétrole. Le ministère chinois des Affaires étrangères rappelle que, depuis la reprise des relations en 1996, la Chine a contribué à plusieurs projets visibles : le régulateur de N’Dounga, des programmes de logements sociaux, le projet d’alimentation en eau de Zinder, l’Hôpital général de référence de Niamey, ainsi que la construction ou l’extension du deuxième et du troisième pont sur le fleuve Niger. Dans le domaine humain, la Chine attribue des bourses aux étudiants nigériens depuis 1978 ; en 2022-2023, 256 étudiants nigériens étudiaient en Chine, dont 103 grâce à des bourses du gouvernement chinois. Pékin a également envoyé des équipes médicales au Niger depuis 1976 ; la 24e équipe, arrivée en juin 2024, travaille à l’Hôpital général de référence de Niamey. Cela montre qu’au-delà du brut, la Chine s’inscrit aussi dans la matérialité des services publics et dans la formation d’une relation de long terme.
Au fond, la relation Chine–Niger peut être définie comme un partenariat énergétique et infrastructurel à forte portée stratégique, mais encore inachevé sur le plan du développement endogène. Elle est stratégique parce qu’elle repositionne le Niger dans les circuits mondiaux du pétrole, lui offre une nouvelle base fiscale et renforce son autonomie géoéconomique dans le Sahel. Elle reste inachevée parce que la croissance tirée par l’exportation ne se transforme pas automatiquement en industrialisation, en emploi qualifié ou en réduction rapide de la pauvreté. Les chiffres disponibles suggèrent donc une réalité ambivalente : la Chine fournit au Niger un levier puissant de transformation macroéconomique, mais c’est à l’État nigérien qu’il reviendra de convertir cette rente en souveraineté productive, en justice sociale et en développement national durable.

