Un partenariat stratégique qui vaut surtout par sa dimension étatique et politique, mais qui reste économiquement limité tant que la Centrafrique ne stabilise pas sa base productive

La relation entre la Chine et la République centrafricaine n’a ni la masse commerciale du couple Chine–RDC, ni la profondeur pétrolière du couple Chine–Tchad. Pourtant, elle compte parmi les dossiers les plus instructifs d’Afrique centrale, précisément parce qu’elle montre ce que devient la présence chinoise dans un État fragile, faiblement industrialisé, encore marqué par l’insécurité et la dépendance à l’aide. Les relations diplomatiques entre Pékin et Bangui ont connu des interruptions, mais elles ont repris en janvier 1998 et ont franchi un nouveau palier en septembre 2024, lorsque Xi Jinping et Faustin-Archange Touadéra ont élevé la relation bilatérale au rang de partenariat stratégique. Dans le contexte du FOCAC de Pékin, cette promotion a une signification claire : la Chine considère désormais la RCA non plus comme un partenaire marginal, mais comme un État avec lequel elle veut structurer un rapport plus dense, mêlant économie, infrastructures, gouvernance, santé et sécurité politique.

Le plus intéressant est que cette élévation politique intervient alors même que la relation économique reste encore relativement modeste en valeur absolue. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral a atteint 673,76 millions de yuans en 2024. Les données issues de l’UN Comtrade, relayées par Trading Economics, donnent un ordre de grandeur cohérent : les exportations chinoises vers la RCA ont atteint 61,6 millions de dollars en 2024, tandis que les importations chinoises depuis la RCA ont atteint 33,09 millions de dollars, soit un total d’environ 94,7 millions de dollars. Cela signifie que la relation est politiquement surclassée par rapport à son volume commercial réel. Mais c’est précisément ce qui la rend intéressante : en Centrafrique, la Chine ne mise pas d’abord sur une gigantesque intégration marchande ; elle mise sur une présence d’État à État, visible, durable et stratégiquement disponible.

La structure des échanges confirme d’ailleurs le caractère encore primaire et déséquilibré de la relation. En 2024, les importations chinoises depuis la RCA ont été dominées par le bois et les produits dérivés du bois, pour 29,11 millions de dollars, soit environ 88 % des achats chinois recensés, loin devant les équipements électriques et le coton. À l’inverse, la RCA a importé depuis la Chine surtout des produits pétroliers et dérivés énergétiques (82,97 millions de dollars), des véhicules (26,18 millions), des machines (25,98 millions) et des équipements électriques et électroniques (25,23 millions). Le message économique est limpide : la RCA vend principalement de la matière brute ou faiblement transformée et achète des biens indispensables à la mobilité, à l’énergie, à l’équipement et au fonctionnement courant de l’économie. La Chine apparaît ainsi, pour Bangui, moins comme un marché sophistiqué de diversification que comme un fournisseur décisif de capacités matérielles de base.

Cette structure commerciale ne peut être comprise sans revenir à la fragilité de l’économie centrafricaine elle-même. La Banque mondiale estime que la croissance réelle a été de 1,5 % en 2024 et pourrait remonter à 2,7 % en 2025, ce qui reste inférieur à la croissance démographique du pays, évaluée autour de 3,4 %. L’inflation, contenue à 1,5 % en 2024, remonterait à 3,5 % en 2025, notamment sous l’effet des prix élevés de l’énergie. Le déficit courant resterait proche de 9 % du PIB en 2025, tandis que la dette publique aurait atteint 60,5 % du PIB en 2024 avant un reflux progressif projeté ensuite. Plus grave encore, l’extrême pauvreté reste massive : selon la Banque mondiale, 67,5 % de la population vivait sous le seuil international de 3 dollars par jour en 2024, et cette proportion ne reculerait que très marginalement à moyen terme. Dans ces conditions, la relation avec la Chine s’inscrit dans un pays où la priorité n’est pas seulement de commercer davantage, mais de reconstruire les bases minimales de la production, des recettes publiques et de la stabilité étatique.

Le FMI dresse un constat voisin, mais encore plus sévère sur le plan de la vulnérabilité financière. En juin 2025, l’institution a approuvé l’achèvement des troisième et quatrième revues de l’accord au titre de la Facilité élargie de crédit, avec un décaissement immédiat d’environ 58 millions de dollars, portant les décaissements totaux à environ 124 millions de dollars sur une enveloppe de 197 millions. Le FMI estimait alors que la croissance pouvait remonter à 3 % en 2025, après 1,9 % en 2024, mais il maintenait que la RCA restait à haut risque de surendettement externe et global, même si la dette était jugée soutenable dans le scénario de base. Le rapport note aussi que la dette publique tournait autour de 60 % du PIB fin 2024, avec des risques de liquidité élevés et une forte dépendance à l’appui concessionnel. Cette toile de fond est essentielle : elle explique pourquoi la relation Chine–RCA ne peut pas être lue comme une simple expansion chinoise, mais comme une relation encadrée par la faiblesse budgétaire et la nécessité, pour Bangui, de ménager simultanément Pékin, les bailleurs multilatéraux et les partenaires bilatéraux traditionnels.

Sur la dette justement, la Chine n’apparaît pas comme l’unique pivot de la contrainte financière centrafricaine, mais comme l’un des principaux créanciers bilatéraux dans un portefeuille déjà fragile. Le FMI signale qu’en 2024, la RCA a accumulé des arriérés extérieurs bruts de 6,2 milliards de FCFA, notamment envers l’Inde, la Chine, l’Arabie saoudite et la BADEA, à cause de tensions de liquidité et de problèmes de coordination administrative. Le rapport ajoute que la dette bilatérale représentait environ 14 % du PIB, avec parmi les principaux créanciers l’Inde, la Chine, l’Arabie saoudite, le Koweït et l’Angola. Ce point mérite une lecture nuancée : la Chine est importante, mais elle ne concentre pas à elle seule la vulnérabilité souveraine comme dans certains autres cas africains. En Centrafrique, la contrainte d’endettement est plus diffuse ; elle tient à la faiblesse générale de l’État, à la faiblesse des recettes, et à la dépendance prolongée envers tout financement extérieur, qu’il soit chinois, multilatéral ou régional.

C’est pourquoi la valeur de la relation sino-centrafricaine se mesure davantage dans l’infrastructure étatique et sociale que dans les mégaprojets extractifs. Le ministère chinois des Affaires étrangères rappelle qu’avant 1991 puis après la reprise des relations en 1998, la Chine a fourni “un grand nombre” d’aides et réalisé plusieurs projets complets. L’un des plus visibles est le complexe sportif Barthélemy Boganda à Bangui, financé par un prêt sans intérêt de 75 millions de yuans signé en 2002, avec une capacité de 20 000 places, livré en 2006. L’autre symbole durable est l’Hôpital de l’Amitié de Bangui, construit avec un financement chinois dans les années 1980 et demeuré un point d’ancrage de la coopération sanitaire. En Centrafrique, la Chine est donc présente là où l’État doit se montrer : le stade, l’hôpital, les services collectifs, les gestes visibles de coopération. Ce n’est pas un détail. Dans un État fragile, la politique étrangère passe aussi par l’architecture de la visibilité publique.

La dimension humaine du partenariat est tout aussi importante. Depuis 1977, la Chine accueille des étudiants centrafricains ; l’Institut Confucius de l’Université de Bangui a ouvert en juin 2021 ; et la coopération médicale est ancienne. Pékin indique avoir envoyé 19 équipes médicales, soit 286 personnels médicaux, depuis 1978, avec des interruptions dues aux ruptures diplomatiques puis à la crise sécuritaire de 2013, avant une reprise en décembre 2017. AidData rappelle en outre que les équipes médicales chinoises sont déployées en rotation régulière à l’Hôpital de l’Amitié. Cette continuité est stratégiquement précieuse pour la Chine : dans un pays où les capacités publiques sont faibles, la médecine, la formation et la langue créent un capital de présence bien plus durable que les seules statistiques commerciales. La Chine, en RCA, construit moins une domination par le volume qu’une influence par la permanence.

La séquence ouverte en 2024 ajoute toutefois une ambition économique plus large. Lors de la rencontre Xi–Touadéra à Pékin, la partie chinoise a encouragé Bangui à utiliser les nouvelles mesures du FOCAC pour approfondir la coopération commerciale, intégrer davantage infrastructures et industries, et rehausser la coopération dans plusieurs domaines. De son côté, Touadéra a explicitement mentionné l’agriculture, les infrastructures, les mines, l’énergie, l’économie numérique et le renforcement des capacités comme champs de coopération à approfondir. Le Plan d’action de Pékin 2025–2027 renforce cette possibilité pour la RCA : en tant que pays moins avancé ayant des relations diplomatiques avec la Chine, elle entre dans les dispositifs de tarif zéro sur 100 % des lignes tarifaires, de soutien aux petites infrastructures de proximité, de santé, d’agriculture et de formation. En théorie, cela pourrait aider la RCA à sortir d’une relation limitée au bois et aux importations de survie. En pratique, tout dépendra de la sécurité, de la logistique, de la qualité administrative et de la capacité du pays à produire davantage que des flux primaires irréguliers.

Il faut d’ailleurs noter un paradoxe révélateur : alors que la Banque mondiale souligne que les exportations officielles de diamants ont repris et que l’or, les diamants et le bois restent les principales exportations du pays, les achats chinois recensés en 2024 demeurent très largement concentrés sur le bois. Cela suggère que la relation commerciale Chine–RCA n’a pas encore capté toute la diversité potentielle des ressources centrafricaines, soit parce que les filières sont insuffisamment structurées, soit parce qu’elles restent orientées vers d’autres circuits, soit encore parce que la qualité statistique et douanière demeure imparfaite dans un contexte de fragilité étatique. C’est justement là que l’analyse OCAF peut apporter une vraie valeur ajoutée : derrière les annonces de partenariat stratégique, il faut distinguer ce qui est déjà consolidé de ce qui reste encore seulement potentiel.

Au total, la relation Chine–RCA est stratégiquement plus importante que ne le laisseraient croire ses volumes commerciaux. Elle repose sur quatre piliers : une reconnaissance politique mutuelle forte, une présence étatique visible à travers quelques infrastructures symboliques, une coopération humaine ancienne dans la santé et l’éducation, et une ouverture possible vers une coopération économique plus ambitieuse depuis le FOCAC 2024. Mais elle reste limitée par une contradiction centrale : la Centrafrique veut une relation de modernisation, alors que son appareil productif et institutionnel reste trop faible pour absorber pleinement cette ambition. Tant que Bangui n’aura pas sécurisé ses routes, élargi sa base fiscale, stabilisé son énergie et renforcé sa capacité exportatrice, la Chine restera en RCA un partenaire stratégique avant d’être un moteur économique de grande échelle. C’est précisément cette tension entre présence politique forte et densité économique encore faible qui fait de Chine–RCA un dossier aussi important pour l’OCAF.