Chine–São Tomé-et-Príncipe : un partenariat stratégique surtout politique, dont l’avenir dépend moins du volume commercial actuel que de la transformation d’un micro-État insulaire post-PMA

La relation entre la Chine et São Tomé-et-Príncipe est l’un des cas les plus révélateurs de toute l’Afrique centrale, précisément parce qu’elle oblige à penser autrement la coopération sino-africaine. Ici, la question n’est pas d’abord celle d’un marché massif, d’un gisement minier géant ou d’un corridor continental. Elle est celle d’un micro-État insulaire, d’une économie étroite, d’une diplomatie de réalignement, et d’un partenariat que Pékin valorise politiquement bien au-delà de son poids commercial immédiat. Les deux pays ont d’abord établi des relations diplomatiques en 1975, les ont suspendues en 1997, puis les ont rétablies le 26 décembre 2016. Depuis cette reprise, la relation a été rapidement institutionnalisée : création d’une Commission économique et commerciale mixte en 2017, mémorandum sur l’Initiative de la Ceinture et de la Route en 2021, puis élévation au rang de partenariat stratégique en septembre 2024, accompagnée d’un accord-cadre de partenariat économique signé le 6 septembre 2024. Pour Pékin, São Tomé n’est donc pas un simple petit partenaire périphérique ; c’est un cas de fidélisation diplomatique réussie et un laboratoire de présence chinoise dans les petits États africains.
Cette densité politique contraste fortement avec la modestie des échanges. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral n’a atteint que 20,94 millions de dollars en 2024, en hausse de 80 % sur un an. Mais la donnée la plus importante est ailleurs : sur ce total, 20,92 millions correspondent aux exportations chinoises vers São Tomé-et-Príncipe, tandis que les importations chinoises en provenance de São Tomé n’ont été que de 17 000 dollars. Autrement dit, le commerce bilatéral est aujourd’hui quasi entièrement un flux de la Chine vers São Tomé. Les statistiques onusiennes relayées par Trading Economics confirment ce déséquilibre : les exportations chinoises vers São Tomé ont atteint 20,92 millions de dollars en 2024, tandis que les importations chinoises depuis São Tomé ont représenté 17,48 milliers de dollars. Ce n’est pas simplement un déficit commercial ; c’est le signe d’une relation encore très peu articulée autour de l’export santoméen vers le marché chinois.
Ce contraste devient encore plus frappant lorsque l’on observe la structure de l’économie santoméenne. En 2024, selon les données commerciales compilées par l’OEC, les principales exportations du pays ont été les fèves de cacao (21,1 millions de dollars), l’huile de palme brute (6,76 millions) et le pétrole brut (6,31 millions). La Banque mondiale décrit par ailleurs une économie où le tourisme et l’agriculture restent les moteurs naturels de la croissance et de l’emploi, dans un pays dont le PIB atteignait seulement 0,8 milliard de dollars et le PIB par habitant 3 403 dollars en 2024. La conclusion est sévère mais claire : même si São Tomé-et-Príncipe dispose de produits exportables réels, notamment le cacao, la relation avec la Chine n’a pas encore transformé ces atouts en accès significatif au marché chinois. La Chine est aujourd’hui beaucoup plus importante pour São Tomé comme source d’approvisionnement, de financement et de présence politique que comme débouché effectif pour les exportations santoméennes.
Cette asymétrie commerciale s’inscrit dans un contexte macroéconomique fragile. La Banque mondiale estime que la croissance réelle n’a été que de 1,1 % en 2024, après plusieurs années de ralentissement, et projette 2,5 % en 2025 puis une moyenne de 3,7 % sur 2026–2027. Le FMI est un peu plus optimiste pour 2025, avec une projection de 2,9 %, mais son diagnostic de fond converge : São Tomé-et-Príncipe reste handicapé par son éloignement, sa petite taille, sa dépendance à l’aide extérieure, la faiblesse de sa base exportatrice, et la perte continue de main-d’œuvre liée à l’émigration. La Banque mondiale rappelle aussi que la croissance du pays est passée d’une moyenne de 6,3 % par an entre 2004 et 2008 à 1,3 % entre 2019 et 2024, et que l’énergie chère et peu fiable reste l’un des principaux freins à l’activité. Dans un tel contexte, la relation avec la Chine ne peut être jugée seulement à l’aune du commerce : elle doit être évaluée selon sa capacité à aider São Tomé à surmonter les goulets d’étranglement structurels qui bloquent sa croissance.
Les équilibres extérieurs et budgétaires confirment cette vulnérabilité. Le FMI indique que le déficit courant s’est fortement réduit, passant de 12,3 % du PIB en 2023 à 1,9 % du PIB en 2024, grâce à la hausse des recettes du cacao et du tourisme et à la baisse des importations alimentaires et énergétiques. Pourtant, les réserves internationales brutes ont diminué à 38,9 millions de dollars fin 2024, soit seulement 1,5 mois d’importations, ce qui reste faible. La Banque mondiale note en parallèle que le solde budgétaire global est redevenu légèrement excédentaire en 2024 (0,3 % du PIB), tandis que la dette publique centrale a reculé à 43,6 % du PIB. Mais ce mieux apparent masque une fragilité profonde : les dettes et arriérés de l’entreprise publique d’électricité EMAE envers le fournisseur pétrolier ENCO représentaient encore 23,1 % du PIB en 2024, et pourraient rester autour de 15 % du PIB en 2027. Le FMI considère d’ailleurs que le pays demeure en situation de surendettement, même si la dette reste soutenable dans le scénario de base. Pour l’analyste, cela signifie une chose simple : dans le cas santoméen, la Chine intervient dans une économie où la moindre infrastructure nouvelle, le moindre choc énergétique ou le moindre retard de réforme a des effets macroéconomiques disproportionnés.
C’est précisément pour cette raison que l’empreinte chinoise à São Tomé-et-Príncipe prend une forme différente de celle observée en RDC, au Congo ou au Gabon. Elle apparaît moins comme une finance de mégaprojets miniers que comme une combinaison de subventions, assistance technique, santé, agriculture et projets d’infrastructure ciblés. Les sources publiques suivies par AidData signalent notamment une subvention chinoise pour l’hôpital Dr Ayres Menezes, des phases successives de coopération technique antipaludique, ainsi qu’un soutien à l’agriculture et à l’élevage, par exemple la remise en 2023 d’un lot de poussins dans le cadre de la quatrième phase d’un projet d’assistance agricole et d’élevage. AidData recense aussi un projet de rénovation de l’aéroport international de São Tomé, d’abord annoncé en 2017 puis réévoqué en 2019 et 2022, avec une portée potentielle significative pour la connectivité du pays, mais dont les modalités d’exécution sont restées mouvantes dans le domaine public. Ce profil est instructif : la Chine agit ici moins comme prêteur dominant que comme partenaire de capacité étatique et de services essentiels.
La coopération humaine est, à cet égard, encore plus importante que les montants. Le ministère chinois des Affaires étrangères indique qu’avant la rupture diplomatique de 1997, la Chine avait envoyé 12 missions médicales totalisant 171 personnels de santé et accueilli 25 étudiants santoméens en Chine. Depuis la reprise de 2016, elle a de nouveau déployé sept missions médicales, relancé les bourses, et inauguré en 2019 le premier Institut Confucius du pays, à l’Université de São Tomé-et-Príncipe. La Chine et São Tomé ont également signé en 2017 un mémorandum permettant l’accueil de groupes touristiques chinois. Ces faits comptent davantage qu’il n’y paraît. Dans un petit État insulaire, où les masses commerciales sont faibles, l’influence se construit moins par les volumes que par la permanence des médecins, des enseignants, des boursiers, des institutions linguistiques et des réseaux administratifs. São Tomé-et-Príncipe est, de ce point de vue, un exemple presque pur de soft power chinois à échelle micro-étatique.
L’avenir de cette relation dépend cependant d’un changement d’échelle qualitatif. Lors de la rencontre Xi–Patrice Trovoada en septembre 2024, la Chine a explicitement proposé d’approfondir la coopération dans le tourisme, l’agriculture, les pêcheries et les infrastructures. Le FMI, de son côté, insiste sur le fait que le pays doit accélérer les réformes pour soutenir une croissance “inclusive et bleue”, en améliorant la connectivité aérienne, en levant les contraintes sur le secteur touristique, en modernisant les infrastructures, et en valorisant mieux ses exportations. La Banque mondiale ajoute que l’amélioration de l’électricité et la reprise du tourisme ont déjà contribué au redressement de 2024, avec une activité touristique en hausse de 9,6 % en glissement annuel. Il y a ici une convergence stratégique évidente : le domaine le plus prometteur du partenariat sino-santoméen n’est probablement pas le commerce actuel, presque symbolique côté santoméen, mais la construction d’une économie insulaire plus compétitive dans le tourisme, la pêche, l’agroalimentaire, la logistique et les services.
Un élément nouveau renforce encore cette lecture : São Tomé-et-Príncipe a quitté la catégorie des PMA le 13 décembre 2024. Cette graduation, reconnue par les Nations unies, est un symbole important, mais elle modifie aussi le sens de la relation avec la Chine. Désormais, São Tomé n’est plus seulement un petit pays pauvre recevant de l’assistance ; il devient un petit État post-PMA qui doit prouver sa capacité à transformer l’aide et la diplomatie en compétitivité réelle. Pour Pékin, cela implique un changement de registre : moins de simple normalisation politique, davantage de résultats économiques tangibles. Pour São Tomé, cela signifie que la relation avec la Chine devra être évaluée non sur l’affichage diplomatique, mais sur sa capacité à produire de l’énergie fiable, des recettes touristiques, des exportations agricoles et halieutiques, des compétences locales et une meilleure insertion dans l’économie atlantique.
Au total, le partenariat Chine–São Tomé-et-Príncipe est stratégiquement significatif, mais économiquement encore en devenir. Il repose aujourd’hui sur une forte valeur politique, sur une présence sanitaire et éducative continue, sur une assistance ciblée, et sur une ambition d’infrastructure qui pourrait transformer la connectivité de l’archipel. Mais il reste marqué par une faiblesse majeure : São Tomé exporte encore presque rien vers la Chine, alors même que ses exportations mondiales de cacao et d’huile de palme montrent qu’un potentiel existe. La vraie question n’est donc pas de savoir si la Chine est présente à São Tomé ; elle l’est. La vraie question est de savoir si cette présence peut évoluer d’un modèle de normalisation diplomatique et d’assistance technique vers un modèle de transformation productive insulaire. C’est là que se jouera, dans les prochaines années, la véritable profondeur du dossier Chine–São Tomé-et-Príncipe.

