Chine–Maroc : une relation de plateforme, où la Chine voit moins un simple marché africain qu’un point d’ancrage industriel entre l’Afrique, l’Europe et la Méditerranée

La relation entre la Chine et le Maroc occupe une place particulière dans l’ensemble des relations sino-africaines. Elle n’est ni dominée par l’extraction minière comme dans certains cas centrafricains, ni définie principalement par de grands prêts souverains, ni réduite à une simple logique de commerce de biens finis. Elle s’inscrit dans une équation plus sophistiquée : celle d’un partenariat entre une grande puissance industrielle mondiale et un État nord-africain qui cherche à se consolider comme plateforme manufacturière, logistique et commerciale à l’interface de l’Afrique, de l’Europe et de l’Atlantique. Les deux pays ont établi un partenariat stratégique en 2016, et Pékin continue de présenter cette relation comme l’une des plus stables et des plus prometteuses du continent.
Cette montée en qualité se reflète d’abord dans les échanges. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral entre la Chine et le Maroc a atteint 9,04 milliards de dollars en 2024, dont 7,74 milliards d’exportations chinoises vers le Maroc et 1,3 milliard d’importations chinoises depuis le Maroc. Pékin ajoute que, depuis plusieurs années, la Chine est le troisième partenaire commercial mondial du Maroc et son premier partenaire en Asie. La structure du commerce est révélatrice : la Chine exporte surtout des textiles, des produits électroniques, des machines, des équipements et des biens manufacturés, tandis qu’elle importe principalement des composants électroniques, du minerai métallique et d’autres produits industriels. Le diagnostic est clair : la relation reste asymétrique, mais elle est déjà beaucoup plus industrialisée que dans nombre d’autres partenariats sino-africains.
Ce point est essentiel pour comprendre la singularité marocaine. Le Maroc n’est pas seulement un débouché pour les exportations chinoises ; il est progressivement en train de devenir un espace de coproduction. C’est là que se situe le cœur stratégique de la relation. Pékin ne s’intéresse pas au Maroc uniquement pour vendre davantage de biens au marché local. Elle y voit aussi un territoire capable d’accueillir des capacités industrielles destinées à servir l’Europe, l’Afrique et les chaînes mondiales de la transition énergétique. Cette lecture est corroborée par la commission mixte maroco-chinoise : Rabat souligne que la Chine souhaite encourager ses opérateurs à investir au Maroc dans l’automobile, le textile, l’agro-industrie, l’aéronautique et les énergies renouvelables.
Le meilleur révélateur de cette évolution est la montée en puissance des investissements chinois dans la filière des batteries pour véhicules électriques. En juin 2024, Reuters a rapporté que Gotion High Tech allait investir 1,3 milliard de dollars pour implanter au Maroc la première gigafactory de batteries EV du pays, avec une capacité initiale de 20 GWh et une possibilité d’extension à 100 GWh, ce qui porterait alors l’investissement total à 6,5 milliards de dollars. Quelques mois plus tôt, Reuters indiquait déjà que BTR New Material Group construirait une usine de matériaux de cathode d’une valeur de 3 milliards de dirhams — environ 300 millions de dollars — avec une capacité annuelle de 50 000 tonnes à terme. Ces projets sont décisifs, car ils montrent que la Chine ne traite plus le Maroc comme un simple partenaire commercial africain, mais comme un hub de l’industrie électrique et automobile au sud de la Méditerranée.
Cette orientation est parfaitement rationnelle du point de vue chinois. Le Maroc offre une combinaison rare : proximité géographique avec l’Europe, accords commerciaux avec de grands marchés, base automobile déjà développée, logistique portuaire de haut niveau et ambition industrielle assumée. Reuters rappelle d’ailleurs que le secteur automobile marocain a réalisé environ 14 milliards de dollars d’exportations en 2023, en hausse de 27 %, et que le pays dispose déjà d’une capacité annuelle combinée d’environ 700 000 véhicules portée par Renault et Stellantis. La Chine ne vient donc pas créer ex nihilo une industrie au Maroc ; elle vient s’imbriquer dans une base manufacturière déjà existante pour y positionner des maillons stratégiques de la chaîne des batteries et de l’électromobilité.
La relation sino-marocaine prend ainsi un sens géopolitique et industriel nouveau. Là où l’Égypte sert à la Chine de hub de Suez et d’interface avec les BRICS et le monde arabe, le Maroc peut devenir pour Pékin une porte d’entrée manufacturière vers l’Europe. C’est précisément ce qui rend le dossier Chine–Maroc si important pour l’OCAF : il montre que la Chine ne cherche plus seulement à sécuriser des ressources ou à financer des infrastructures, mais aussi à s’ancrer dans les chaînes de valeur à forte intensité technologique. Le partenariat sino-marocain devient alors un cas exemplaire de la nouvelle phase des relations Chine–Afrique, davantage centrée sur l’industrie, les investissements ciblés et la relocalisation productive.
Cela ne signifie pas pour autant que la relation est déjà équilibrée. Les chiffres commerciaux de 2024 montrent un excédent massif en faveur de la Chine : 7,74 milliards d’exportations chinoises contre 1,3 milliard d’importations depuis le Maroc. Cette asymétrie rappelle que, malgré la montée des projets industriels, le Maroc reste encore largement un marché pour les biens chinois. La vraie question stratégique n’est donc pas de savoir si la relation progresse ; elle progresse incontestablement. La vraie question est de savoir si le Maroc réussira à convertir les investissements chinois en valeur ajoutée locale, en emploi qualifié, en transfert de savoir-faire et en capacité d’exportation technologique, plutôt que de rester un simple site d’assemblage intégré à des chaînes de valeur contrôlées ailleurs.
Il faut aussi replacer ce partenariat dans le contexte plus large de la stratégie chinoise post-FOCAC 2024. Le Plan d’action de Pékin 2025–2027 met l’accent sur la modernisation, l’investissement, les chaînes de valeur, les infrastructures, le développement vert et la coopération industrielle. Le Maroc est sans doute l’un des pays africains les mieux placés pour capter cette nouvelle phase, précisément parce qu’il dispose déjà d’une base industrielle, d’une intégration commerciale forte et d’un État qui pense explicitement en termes de montée en gamme. Dans cette perspective, la relation avec la Chine pourrait dépasser le cadre bilatéral pour devenir un élément de reconfiguration des chaînes industrielles euro-africaines.
Au fond, la relation Chine–Maroc repose sur une convergence d’intérêts assez rare. La Chine cherche un ancrage industriel stable sur la façade occidentale de l’Afrique du Nord, avec accès à l’Europe et insertion dans les filières vertes. Le Maroc cherche des capitaux, des technologies, des partenaires industriels et une accélération de son positionnement dans l’automobile, les batteries et les énergies renouvelables. Tant que cette convergence tient, la relation a vocation à s’approfondir. Mais la profondeur réelle du partenariat sera jugée sur un critère précis : la capacité du Maroc à transformer l’intérêt chinois en souveraineté industrielle accrue, et non seulement en accumulation de projets spectaculaires. C’est là que se jouera la portée historique réelle de Chine–Maroc.

