Afrique du Nord : une région-charnière où la relation avec la Chine se joue à la fois sur l’industrie, les corridors euro-méditerranéens et la recomposition géopolitique

Dans le périmètre de l’OCAF, l’Afrique du Nord pertinente pour l’espace francophone regroupe ici l’Égypte, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie. Ce bloc n’est pas homogène, mais il partage plusieurs traits décisifs : une forte ouverture sur l’Europe et la Méditerranée, des États plus institutionnalisés que dans plusieurs autres sous-régions africaines, des capacités industrielles et logistiques plus avancées, et une centralité géopolitique exceptionnelle entre Afrique, monde arabe, Europe et routes maritimes globales. L’OIF confirme l’appartenance de ces quatre États à son espace institutionnel.
La première donnée de contexte est macroéconomique. Selon la Banque africaine de développement, l’Afrique du Nord a enregistré une croissance de 2,6 % en 2024 et devrait accélérer à 3,6 % en 2025. D’autres publications de la BAD situent l’estimation 2024 autour de 2,7 % et projettent 3,9 % en 2025 et 4,2 % en 2026, ce qui montre moins une contradiction de fond qu’une mise à jour des scénarios selon les sources et dates de publication. L’IMF, pour sa part, souligne que la croissance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord devrait se redresser en 2025 et 2026, mais dans un contexte plus incertain que prévu en raison des tensions commerciales, des conflits et des ajustements énergétiques. Autrement dit, l’Afrique du Nord reste une région de potentiel, mais sous forte pression géopolitique et macroéconomique.
C’est précisément ce qui rend la région si importante pour la Chine. Pékin n’y cherche pas seulement des marchés d’exportation ou des contrats de BTP. Elle y recherche aussi des portes d’entrée industrielles, des plateformes logistiques méditerranéennes, des partenaires diplomatiques influents dans le monde arabe et africain, ainsi qu’un accès renforcé aux chaînes de valeur situées à l’interface de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie. L’Afrique du Nord représente, pour la Chine, un espace où la coopération peut dépasser le schéma classique “matières premières contre biens manufacturés” pour inclure l’industrie automobile, les énergies, les infrastructures portuaires, la logistique, la finance, la technologie et les normes commerciales. Cette lecture est cohérente avec la nouvelle séquence ouverte par le FOCAC 2024, qui a replacé la coopération sino-africaine dans une logique de modernisation, de commerce, d’investissement et de développement vert.
Le cas de l’Égypte est central dans cette architecture. Pékin rappelle que Le Caire fut le premier pays arabe et africain à reconnaître la République populaire de Chine en 1956, et présente la relation bilatérale comme étant aujourd’hui à son “meilleur niveau historique”. L’Égypte est un partenaire d’une autre dimension : démographie, industrie, canal de Suez, appartenance aux BRICS, diplomatie arabe et africaine, potentiel logistique et manufacturier. Elle sert à la Chine non seulement de partenaire africain, mais de carrefour entre plusieurs espaces géopolitiques. Le dossier Égypte–Chine annonce à lui seul ce qu’est l’Afrique du Nord pour Pékin : non pas une marge, mais un nœud systémique.
Le Maroc représente une autre logique, tout aussi importante. Depuis l’établissement du partenariat stratégique en 2016, Pékin insiste sur la qualité politique de la relation et sur ses résultats multisectoriels. Rabat offre à la Chine quelque chose de très recherché : stabilité relative, connexion à l’Europe, profondeur portuaire, base industrielle en montée en gamme, et position charnière entre Méditerranée, Atlantique et Afrique de l’Ouest. Le Maroc n’est pas seulement un partenaire commercial ; il est potentiellement une plateforme d’assemblage, de transformation et d’exportation. Dans la géographie stratégique chinoise, cette fonction compte énormément.
La Tunisie, de son côté, a franchi un cap en 2024 avec l’établissement d’un partenariat stratégique lors de la visite d’État du président Kaïs Saïed en Chine. Pékin a alors mis en avant une coopération plus profonde, plus stable, articulée à la BRI et à l’apprentissage mutuel autour de la modernisation. Cela signifie que la Chine voit dans la Tunisie un partenaire capable d’entrer dans une relation plus structurée que la simple coopération ponctuelle. La Tunisie, avec son capital humain, sa proximité européenne et son potentiel industriel et logistique, intéresse la Chine comme économie de transition pouvant jouer un rôle intermédiaire entre Europe, Méditerranée et Afrique.
La Mauritanie complète ce tableau avec une fonction différente. En 2024, la relation sino-mauritanienne a été élevée au rang de partenariat stratégique. Nouakchott offre à Pékin une combinaison utile : façade atlantique, position sahélo-maghrébine, ressources naturelles, et capacité à faire le lien entre Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest et monde arabe. Ce n’est pas le pays le plus massif économiquement du bloc, mais il a une valeur de seuil géopolitique. Son importance tient moins au volume pur qu’à sa position dans les interfaces régionales.
Ce qui distingue l’Afrique du Nord des autres sous-régions africaines francophones, c’est donc la qualité fonctionnelle des partenariats. En Afrique centrale, la Chine se déploie fortement à travers les ressources, l’infrastructure étatique et les corridors extractifs. En Afrique de l’Est, elle combine hubs, économie bleue, plateformes commerciales et petits États insulaires. En Afrique du Nord, elle rencontre des économies plus proches des chaînes de valeur euro-méditerranéennes, plus connectées aux standards industriels et plus insérées dans les débats géopolitiques du monde arabe et méditerranéen. Cela oblige à changer de grille de lecture : ici, la Chine ne vise pas seulement l’accès au continent africain ; elle vise aussi l’interface Afrique–Europe–Moyen-Orient.
L’environnement commercial global renforce encore cette importance. Les autorités chinoises indiquent que le commerce Chine–Afrique a atteint un record de 295,6 milliards de dollars en 2024, tandis que des sources officielles chinoises ajoutent que la Chine est restée le premier partenaire commercial de l’Afrique pour la seizième année consécutive. Dans la nouvelle phase ouverte en 2025, Pékin a aussi annoncé vouloir étendre le traitement de zéro tarif aux 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, ce qui pourrait avoir des effets importants pour des économies nord-africaines plus industrialisées que la moyenne du continent, comme l’Égypte ou le Maroc. Pour l’Afrique du Nord, cela change potentiellement la donne : la relation avec la Chine pourrait devenir moins uniquement importatrice et davantage tournée vers l’accès au marché chinois pour des produits à plus forte valeur ajoutée.
Mais cette montée en gamme potentielle n’efface pas les contradictions. L’Afrique du Nord reste exposée aux tensions commerciales mondiales, aux pressions sur les balances extérieures, aux chocs énergétiques, à la volatilité politique et aux attentes sociales fortes. Les projections de croissance régionales de la BAD et de l’IMF sont positives, mais prudentes. Cela signifie que la Chine entre dans une région de capacités plus élevées que dans plusieurs autres parties de l’Afrique, mais aussi dans une région où la concurrence géopolitique est plus dense, les standards plus exigeants, et les arbitrages stratégiques plus sensibles. En Afrique du Nord, la Chine n’est jamais seule : elle compose avec l’Europe, les États du Golfe, les États-Unis, les institutions financières internationales et les agendas nationaux de souveraineté industrielle.
En définitive, l’Afrique du Nord apparaît comme un espace-charnière de la nouvelle relation Chine–Afrique. Ce n’est pas la région où la Chine peut le plus facilement reproduire ses schémas anciens. C’est la région où elle doit le plus clairement démontrer sa capacité à proposer autre chose : des partenariats industriels, logistiques, énergétiques, commerciaux et diplomatiques adaptés à des États plus insérés dans les chaînes globales. C’est précisément ce qui rend cette sous-région si importante pour l’OCAF. Elle permet d’observer la Chine non seulement comme bailleur ou constructeur, mais comme puissance d’interface, cherchant à s’ancrer au point de rencontre entre Afrique, Méditerranée et monde arabe. Et c’est seulement l’analyse pays par pays qui permettra de mesurer où cette stratégie réussit réellement, où elle se heurte à des limites, et où elle peut redessiner en profondeur la place de l’Afrique du Nord dans la mondialisation.
Conclusion régionale : l’Afrique du Nord, entre interface méditerranéenne, ambition industrielle et repositionnement chinois
L’Afrique du Nord apparaît, dans l’ensemble des relations Chine–Afrique, comme une région à part. Ici, la Chine ne rencontre pas seulement des États en quête d’infrastructures ou de débouchés, mais des économies déjà insérées dans les circuits euro-méditerranéens, des appareils d’État plus structurés, et des pays qui se pensent eux-mêmes comme interfaces entre plusieurs mondes. C’est ce qui donne à la présence chinoise dans la région une profondeur particulière : elle n’est pas simplement africaine, elle est aussi méditerranéenne, arabe, industrielle et géopolitique.
Les cas étudiés le montrent clairement. L’Égypte est, pour Pékin, un pivot systémique : canal de Suez, base industrielle, monde arabe, Afrique et BRICS s’y croisent dans un seul espace stratégique. Le Maroc représente la logique de plateforme manufacturière, notamment dans les chaînes de valeur des batteries, de l’automobile et des exportations vers l’Europe. La Tunisie incarne un partenariat encore inachevé mais prometteur, où la question centrale est celle de la connectivité, du transport et de la relance productive. La Mauritanie, enfin, vaut moins par la taille de son marché que par sa position d’interface entre Atlantique, Maghreb, Sahel et Afrique de l’Ouest, à laquelle s’ajoutent le fer, le gaz et la pêche.
La leçon d’ensemble est simple : en Afrique du Nord, la Chine ne poursuit pas une seule stratégie. Elle combine plusieurs registres à la fois. Elle cherche des corridors maritimes, des plateformes industrielles, des points d’entrée commerciaux, des partenaires énergétiques, et des alliés diplomatiques dans un espace où l’Afrique touche directement la Méditerranée et le Moyen-Orient. C’est cette pluralité fonctionnelle qui distingue la région de l’Afrique centrale, plus extractive, et de l’Afrique de l’Est francophone, plus indianocéanique et logistique.
Mais cette montée en puissance chinoise ne signifie pas que l’Afrique du Nord entre automatiquement dans une nouvelle phase de prospérité. La région reste marquée par des vulnérabilités fortes : dépendance aux hydrocarbures dans certains pays, déficits budgétaires et extérieurs, chômage, faible productivité, tensions sociales et exposition élevée aux chocs internationaux. La Banque africaine de développement projette bien un redressement de la croissance régionale après 2,6 % en 2024 vers 3,6 % en 2025, mais cette amélioration reste fragile et inégale.
C’est pourquoi la vraie question stratégique n’est pas de savoir si la Chine est désormais un acteur central en Afrique du Nord. Elle l’est déjà. La vraie question est de savoir à quelles conditions cette présence peut contribuer à la diversification industrielle, à la montée en gamme technologique, à l’emploi qualifié et à une plus grande souveraineté économique. Si les pays nord-africains utilisent la relation avec la Chine pour renforcer leurs bases productives et logistiques, alors le partenariat pourra devenir transformateur. S’ils restent principalement des marchés de consommation, des espaces de transit ou des fournisseurs de ressources et d’accès géographique, alors la relation, malgré son intensité, restera asymétrique.
Pour l’OCAF, l’Afrique du Nord confirme donc une évidence majeure : la Chine n’est plus seulement en Afrique comme constructeur ou commerçant, mais comme puissance de positionnement. Et dans cette région plus qu’ailleurs, ce positionnement vise à articuler l’Afrique à la Méditerranée, à l’Europe et au monde arabe. C’est ce qui fait de l’Afrique du Nord non pas une périphérie de la relation Chine–Afrique, mais l’un de ses laboratoires les plus avancés.

