Pourquoi cette sous-région est devenue l’un des théâtres décisifs de la relation Chine–Afrique

Dans le périmètre éditorial de l’OCAF, l’Afrique centrale doit être comprise comme le noyau de la CEEAC pertinent pour l’espace francophone et francophile de l’OIF : Cameroun, République centrafricaine, Congo, RDC, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad et São Tomé-et-Príncipe. Ce cadrage est à la fois institutionnel et stratégique. Institutionnel, parce que la CEEAC demeure l’ossature régionale de référence en Afrique centrale, forte de 11 États membres, d’un espace de 6,67 millions de km² et d’une population estimée à 200 millions d’habitants. Stratégique, parce que l’OCAF n’analyse pas seulement une géographie, mais un espace où se croisent francophonie institutionnelle, ressources critiques, corridors atlantiques, États rentiers, fragilités sécuritaires et ambitions de transformation.
S’il faut résumer l’Afrique centrale en une formule utile au chercheur, on peut dire ceci : c’est la sous-région où la relation Chine–Afrique apparaît dans sa forme la plus nue. On y voit simultanément l’infrastructure, l’extraction, la diplomatie de souveraineté, la concurrence des puissances, la contrainte de la dette, la promesse de l’industrialisation et, en arrière-plan, la bataille mondiale pour les minerais critiques et les routes d’approvisionnement. Cette centralité n’est pas théorique. Au Sommet du FOCAC de Pékin en septembre 2024, la Chine et l’Afrique ont adopté une nouvelle architecture de coopération autour de dix actions de partenariat pour la modernisation, avec un engagement annoncé de 360 milliards de yuans de soutien financier sur trois ans. Plus révélateur encore pour l’Afrique centrale : le FOCAC a acté que la sous-région, jusque-là sous-représentée dans la coprésidence africaine, verrait le Congo exercer la co-présidence de 2024 à 2027, puis la Guinée équatoriale de 2027 à 2030. C’est un signal diplomatique de premier ordre.
Cette promotion politique intervient dans une sous-région qui reste économiquement puissante mais structurellement fragile. Du côté CEMAC, la Banque mondiale estime que la croissance régionale a atteint 3,0 % en 2024, mais que cette progression demeure insuffisante pour créer assez d’emplois et réduire sensiblement la pauvreté, le revenu par tête n’ayant augmenté que d’environ 0,2 %. Le FMI, de son côté, souligne que la position extérieure de la zone reste vulnérable, avec un déficit courant qui s’est creusé et une couverture des réserves qui a stagné. Autrement dit, l’Afrique centrale possède des hydrocarbures, des minerais, des forêts et des ports, mais elle ne convertit pas encore ce capital en prospérité de masse avec la régularité attendue. C’est précisément dans cet écart entre richesse géologique et transformation productive que la Chine s’insère.
À l’échelle continentale, la montée en puissance chinoise est désormais incontestable : le commerce Chine–Afrique a atteint 295,6 milliards de dollars en 2024, un record historique. Depuis le 1er décembre 2024, la Chine applique en outre le tarif zéro sur 100 % des lignes tarifaires pour les pays africains les moins avancés ayant des relations diplomatiques avec elle, ce qui concerne directement plusieurs États du périmètre centrafricain. Entre le Sommet de Pékin de septembre 2024 et juin 2025, Pékin indique avoir déjà fourni à l’Afrique 130,32 milliards de yuans de soutien financier et 139,95 milliards de yuans de couverture d’assurance pour la coopération Chine–Afrique, tandis que les projets d’infrastructure contractés par les entreprises chinoises sur le continent ont généré 134,464 milliards de yuans de revenus à fin mars 2025. La question, pour l’Afrique centrale, n’est donc plus de savoir si la Chine est présente, mais sous quelle forme elle recompose désormais sa présence.
Les chiffres bilatéraux disponibles pour l’Afrique centrale montrent d’ailleurs une densité déjà considérable. En 2024, le commerce bilatéral Chine–RDC a atteint 184,48 milliards de yuans ; Chine–Congo, 40,63 milliards de yuans ; Chine–Cameroun, 33,60 milliards de yuans ; Chine–Gabon, 25,91 milliards de yuans ; Chine–Tchad, 8,06 milliards de yuans ; Chine–République centrafricaine, 673,76 millions de yuans. À eux seuls, ces six cas documentés en yuans représentent 293,35 milliards de yuans d’échanges. En parallèle, la Chine et la Guinée équatoriale ont échangé 1,152 milliard de dollars en 2024, tandis que le commerce avec São Tomé-et-Príncipe, certes très modeste, a tout de même bondi à 20,94 millions de dollars, en hausse de 80 % sur un an. Ces chiffres disent une chose essentielle : l’Afrique centrale n’est pas une périphérie de la relation sino-africaine ; elle en est l’un des noyaux durs.
Mais le vrai sujet n’est pas le volume. Le vrai sujet est la composition. Le FMI rappelle qu’à l’échelle africaine, le commerce avec la Chine reste structuré par un schéma simple : l’Afrique exporte surtout des ressources naturelles et biens intermédiaires, tandis qu’elle importe des biens manufacturés, machines et équipements. Les travaux du Global Development Policy Center de Boston University montrent qu’en 2022, près des deux tiers des exportations africaines vers la Chine étaient concentrés dans seulement quatre produits, dominés par le pétrole brut puis le cuivre raffiné, le minerai de fer et les minerais d’aluminium. En Afrique centrale, ce biais est encore plus prononcé, car la sous-région cumule pétrole, manganèse, bois, cuivre, cobalt et autres matières premières stratégiques. La faiblesse structurelle de la région n’est donc pas l’absence de Chine, mais le risque d’une relation dense sans montée suffisante en gamme.
La RDC résume à elle seule cet enjeu. Selon l’USGS, elle représentait 74 % de la production mondiale minière de cobalt en 2023, ce qui fait de l’Afrique centrale un maillon critique de la transition énergétique mondiale. Or la Chine n’est pas seulement acheteuse de matières premières ; elle est aussi un acteur majeur du raffinage, des batteries, de la métallurgie intermédiaire et des chaînes industrielles associées. Le FOCAC 2024 reconnaît d’ailleurs explicitement cette nouvelle phase en annonçant un soutien au développement des chaînes de valeur locales, à la transformation des minerais critiques et à la mise en place de projets industriels, numériques et logistiques. Pour l’Afrique centrale, le test historique est donc clair : restera-t-elle un fournisseur de sous-sol ou deviendra-t-elle une plateforme de transformation ?
Cette question est d’autant plus décisive que l’Afrique centrale n’est pas seulement un réservoir minier ; elle est aussi une puissance écologique mondiale. Le bassin du Congo, qui s’étend sur plusieurs pays de la sous-région, abrite la deuxième plus grande forêt tropicale du monde. Cela signifie que la relation avec la Chine ne peut plus être lue uniquement à travers les barrages, les routes, les stades et les contrats miniers. Elle doit aussi être pensée à travers les normes ESG, la valeur climatique des forêts, la télédétection, la gouvernance foncière, l’énergie verte, la gestion de l’eau et la compatibilité entre industrialisation et soutenabilité. Là encore, le FOCAC 2024 a ouvert une porte en promettant 30 projets liés à l’énergie propre et au développement vert, ainsi que des mécanismes de coopération sur les technologies climatiques, la météorologie et l’observation satellitaire.
Un autre glissement important mérite l’attention du chercheur : la relation financière sino-africaine change de nature. Les très grands prêts souverains associés à la grande décennie des infrastructures ne disparaissent pas totalement, mais ils reculent. Boston University montre qu’en 2024, les deux grandes institutions chinoises de financement du développement n’ont accordé au niveau mondial que 6,1 milliards de dollars de nouveaux prêts souverains ou garantis, avec un recentrage notable vers les banques nationales et régionales de développement plutôt que vers le financement direct de mégaprojets. Reuters, s’appuyant sur les travaux de Boston University, souligne qu’en Afrique les nouveaux prêts chinois sont tombés à 2,1 milliards de dollars en 2024, avec une logique plus sélective, plus prudente et souvent plus commerciale. Pour l’Afrique centrale, cela signifie que le cycle qui s’ouvre sera moins celui des promesses spectaculaires et davantage celui de la qualité des projets, de la bancabilité, de la discipline contractuelle et de la capacité locale à négocier.
Cela n’implique pas un retrait chinois. Cela implique une mutation de la présence chinoise. Dans les pays d’Afrique centrale, cette présence continue de combiner plusieurs couches : infrastructures symboliques et productives, entreprises de BTP, coopération hospitalière, équipes médicales, centres antipaludiques, bourses, instituts Confucius, jumelages urbains, projets agricoles et diplomatie politico-partisane. Le Cameroun, le Congo, le Gabon, le Tchad, la RCA et la RDC offrent tous, à des degrés divers, des exemples de cette combinaison entre hard infrastructure et soft presence. Autrement dit, la Chine n’est pas seulement dans les ports, les mines ou les routes ; elle est aussi dans les systèmes de compétences, les institutions de formation et les appareils symboliques de l’État.
Pour l’OCAF, la leçon stratégique est la suivante : l’Afrique centrale est probablement la sous-région où il est le plus utile de passer du commentaire général au rapport pays finement documenté. Les apparences y sont trompeuses. Derrière une même rhétorique de “partenariat stratégique”, les cas nationaux diffèrent profondément. La Chine n’est pas en RDC comme au Gabon ; elle n’est pas au Tchad comme au Cameroun ; elle n’est pas à São Tomé comme au Congo. Ici dominent les minerais critiques ; là les hydrocarbures ; ailleurs les besoins de reconstruction étatique, la santé, la sécurité, la connectivité portuaire ou la diplomatie d’alignement. Cette page introductive doit donc être lue comme une clé d’entrée : elle montre que l’Afrique centrale n’est pas un bloc homogène, mais un système régional de relations différenciées avec la Chine, dont seule l’analyse pays par pays permet de saisir les véritables rapports de force.
Synthèse régionale : la Chine en Afrique centrale, entre puissance extractive, diplomatie d’État et recomposition stratégique
Les pays déjà traités montrent une réalité fondamentale : en Afrique centrale, la relation avec la Chine n’est ni uniforme, ni marginale, ni réductible à la seule question des infrastructures. Elle constitue désormais une architecture régionale de présence, articulée autour de trois piliers majeurs : l’accès aux ressources stratégiques, l’inscription visible de la Chine dans les appareils matériels de l’État, et la montée d’un partenariat politique que le FOCAC 2024 a nettement rehaussé en faveur de l’Afrique centrale. Le signal le plus fort est venu de Pékin en septembre 2024, lorsque le Forum sur la coopération sino-africaine a décidé que le Congo serait co-président africain du FOCAC de 2024 à 2027, puis la Guinée équatoriale de 2027 à 2030. Pour la première fois, l’Afrique centrale cesse d’être une périphérie institutionnelle de la relation Chine–Afrique et devient l’un de ses centres de gravité diplomatiques.
Cette promotion diplomatique intervient dans une sous-région économiquement riche mais structurellement vulnérable. La Banque mondiale rappelle que la croissance de la CEMAC a atteint 3,0 % en 2024, contre 2,0 % en 2023, mais que cette progression reste trop faible pour produire assez d’emplois et réduire fortement la pauvreté ; le revenu par habitant n’a augmenté que de 0,2 %, tandis que la situation budgétaire s’est dégradée sous l’effet de la baisse des prix pétroliers, et qu’environ un tiers de la population vivait en extrême pauvreté en 2024. Le diagnostic régional est donc clair : l’Afrique centrale dispose de pétrole, de manganèse, de cobalt, de cuivre, de bois, d’eau et de ports, mais elle n’a pas encore converti cette abondance en transformation productive de masse. C’est exactement dans cet écart entre richesse géologique et faiblesse structurelle que la Chine s’est installée.
Le premier trait commun des pays étudiés est la forte concentration sectorielle de la relation. En RDC, la Chine est au cœur d’un complexe minier mondial dominé par le cuivre et le cobalt ; en 2024, le commerce bilatéral a atteint 184,48 milliards de yuans, ce qui place Kinshasa dans une catégorie à part en Afrique centrale. Au Congo-Brazzaville, les échanges ont atteint 40,63 milliards de yuans en 2024, dans une relation toujours largement structurée par le pétrole et par l’économie de grands projets. Au Gabon, le commerce avec la Chine a atteint 25,91 milliards de yuans, sur fond de pétrole, manganèse et bois. Au Tchad, le commerce s’élevait à 8,06 milliards de yuans en 2024, avec un cœur pétrolier très net. En RCA, le niveau reste beaucoup plus modeste, à 673,76 millions de yuans, tandis que la Guinée équatoriale a enregistré 1,152 milliard de dollars d’échanges avec la Chine et São Tomé-et-Príncipe seulement 20,94 millions de dollars. Le Cameroun, lui, confirme sa place de pôle majeur, avec 4,71 milliards de dollars d’échanges en 2024 selon l’ambassade de Chine, dont 3,64 milliards d’exportations chinoises et 1,07 milliard d’importations chinoises depuis le Cameroun.
Ces chiffres révèlent une première hiérarchie régionale. La RDC constitue le grand pivot minier et industriel de la relation sino-centrafricaine. Le Cameroun, le Congo et le Gabon forment un deuxième cercle, plus équilibré politiquement, mais toujours marqué par les hydrocarbures, le bois ou les équipements. Le Tchad occupe une place stratégique intermédiaire, adossée au pétrole et à l’énergie. La Guinée équatoriale conserve un poids supérieur à sa taille démographique grâce à sa rente pétrolière et à son statut diplomatique croissant. La RCA et São Tomé-et-Príncipe, enfin, illustrent une autre forme de présence chinoise : moins fondée sur la masse commerciale que sur la visibilité politique, sanitaire, éducative et institutionnelle. Cette hiérarchie n’est pas simplement comptable ; elle structure déjà la manière dont la Chine segmente ses partenariats dans la sous-région.
Le deuxième trait commun est l’asymétrie structurelle des échanges. Dans presque tous les cas étudiés, les pays d’Afrique centrale exportent vers la Chine des ressources primaires ou faiblement transformées — pétrole brut, gaz, bois, cuivre, cobalt, manganèse, coton — et importent en retour des biens d’équipement, des produits manufacturés, des machines, des véhicules, des équipements électriques, des téléphones ou des intrants industriels. Le cas du Cameroun est particulièrement révélateur : selon l’ambassade de Chine, Pékin y importe surtout pétrole brut, grumes et coton, et y exporte principalement des produits électromécaniques et de haute technologie. Cette structure n’est pas anecdotique ; elle dit la vérité profonde de la relation. La Chine se positionne comme puissance de transformation industrielle, tandis que l’Afrique centrale demeure encore trop souvent positionnée comme base extractive et marché de consommation.
Le troisième trait commun est la matérialité de la présence chinoise. Dans les pays étudiés, la Chine n’est pas seulement visible dans les statistiques commerciales ; elle est inscrite dans les routes, les barrages, les ports, les réseaux électriques, les stades, les hôpitaux, les parlements, les logements, les réseaux numériques et les équipements urbains. Le Cameroun offre à cet égard une synthèse exemplaire avec Kribi, Memve’ele, le backbone fibre et plusieurs grands équipements publics. Le Congo-Brazzaville a vu la Chine intervenir dans les stades, les bâtiments du Parlement, les hôpitaux et l’adduction d’eau. Au Gabon, l’Assemblée nationale, le Sénat et le stade de l’amitié sont devenus des marqueurs visibles du partenariat. En Guinée équatoriale, l’électricité, le logement et les infrastructures portuaires portent aussi une forte empreinte chinoise. Même dans les économies plus petites comme la RCA et São Tomé-et-Príncipe, la présence chinoise se lit dans l’hôpital, le stade, les projets agricoles, la santé publique ou l’appui institutionnel. Cette matérialité explique pourquoi la Chine est souvent perçue comme un partenaire “visible”, parfois plus que d’autres bailleurs.
Le quatrième trait commun est la profondeur politique et humaine de la relation. Dans pratiquement tous les pays examinés, la Chine combine commerce et influence douce : équipes médicales, bourses universitaires, instituts Confucius, coopération culturelle, visites d’État, commissions mixtes. Le Congo a reçu 30 missions médicales chinoises, la RDC 22, le Gabon 25, le Tchad 19, la RCA 19, la Guinée équatoriale 33, São Tomé-et-Príncipe 7 depuis la reprise diplomatique, et le Cameroun a reçu 24 équipes médicales depuis 1975. Ces chiffres importent, car ils rappellent que la Chine ne bâtit pas seulement des chantiers ; elle bâtit aussi des réseaux de légitimité, de formation et de présence sociale.
Mais la synthèse régionale révèle aussi une contradiction centrale. L’Afrique centrale apparaît comme l’une des sous-régions les plus prometteuses pour la Chine, parce qu’elle concentre ressources critiques, façade atlantique, bassin forestier du Congo, potentiel hydroélectrique et marge diplomatique. Pourtant, elle reste aussi l’une des sous-régions les plus inachevées dans sa capacité à transformer cette relation en industrialisation, en emploi et en souveraineté économique. La Banque mondiale souligne que la CEMAC reste fortement exposée à la volatilité des hydrocarbures, avec une dette élevée dans plusieurs pays, notamment le Congo et le Gabon, où le ratio dette/PIB reste au-dessus du plafond régional de 70 %. En d’autres termes, la Chine a contribué à équiper l’Afrique centrale, mais l’Afrique centrale n’a pas encore partout converti cet équipement en puissance productive autonome.
La conclusion régionale est donc nette. La Chine en Afrique centrale n’est ni un simple partenaire commercial, ni un simple bailleur, ni un simple acteur géopolitique : elle est devenue une puissance de structuration régionale. Mais la sous-région ne tirera pleinement profit de cette relation qu’à une condition : passer d’un modèle fondé sur l’exportation de ressources et l’importation d’équipements à un modèle fondé sur la transformation locale, la maîtrise technologique, la gouvernance contractuelle, et la diversification productive. C’est précisément pour cette raison que les fiches pays restent indispensables : la synthèse régionale fait apparaître la logique d’ensemble, mais c’est seulement pays par pays que l’on voit où se trouvent les vraies lignes de fracture, les marges de négociation et les opportunités de souveraineté.

