Un partenariat stratégique dense, mais encore traversé par la contradiction entre rente, industrialisation et souveraineté économique

La relation Chine–Gabon est aujourd’hui l’une des plus stables et des plus politiquement structurées d’Afrique centrale. Les deux pays ont établi leurs relations diplomatiques le 20 avril 1974, et ce lien a franchi un seuil qualitatif en avril 2023, lorsque Pékin et Libreville ont décidé d’élever leur relation au rang de partenariat stratégique global de coopération. Cette décision n’était pas simplement cérémonielle. Elle signifiait que le Gabon cessait d’être, aux yeux de la Chine, un partenaire sectoriel centré sur les matières premières, pour devenir un partenaire stratégique au croisement de plusieurs agendas : énergie, mines, forêt, climat, infrastructures, sécurité, et diplomatie multilatérale. La déclaration conjointe de 2023 est très claire : les deux parties y annoncent un approfondissement de la coopération dans les routes, l’électricité, les télécommunications, l’agriculture, le pétrole et le gaz, les mines, la forêt, la pêche, ainsi qu’un alignement entre l’Initiative “la Ceinture et la Route” et les stratégies gabonaises de transformation.
Cette densité politique est d’autant plus importante que le Gabon occupe une place singulière dans l’architecture régionale. Ce n’est ni un géant démographique, ni une grande puissance militaire, mais c’est un État à haute valeur géoéconomique : producteur pétrolier, acteur mondial du manganèse, pays forestier majeur, façade atlantique stable, et membre d’une CEMAC en quête de diversification. Le partenariat avec la Chine donne donc au Gabon un double avantage : d’un côté, un accès privilégié à une grande puissance industrielle et financière ; de l’autre, une possibilité de revaloriser son poids diplomatique bien au-delà de sa taille. Pékin, de son côté, trouve au Gabon un partenaire africain à faible conflictualité ouverte, riche en ressources stratégiques, utile dans les forums internationaux, et particulièrement pertinent dans la nouvelle conversation mondiale sur les forêts tropicales, le carbone et la transition verte. La logique de la relation est donc moins celle d’une simple amitié bilatérale que celle d’un échange de positions : ressources, stabilité et soutien diplomatique contre marché, infrastructures, visibilité et instruments de modernisation.
Les chiffres commerciaux de 2024 confirment cette centralité. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral entre la Chine et le Gabon a atteint 25,91 milliards de yuans en 2024. Du côté des statistiques commerciales compilées par la Banque mondiale via WITS à partir de l’UN Comtrade, la Chine apparaît comme le premier marché d’exportation du Gabon, avec 3,516 milliards de dollars, soit 27,70 % des exportations gabonaises, et comme le troisième fournisseur du pays, avec 490 millions de dollars, soit 11,61 % des importations gabonaises. Cette double lecture est précieuse. Elle montre à la fois la centralité économique de la Chine et la nécessité méthodologique, pour un chercheur sérieux, de croiser les statistiques “miroirs” chinoises et internationales, car les chiffres varient selon les méthodes de valorisation, les calendriers d’enregistrement et les traitements douaniers. Mais malgré ces écarts, le diagnostic de fond ne change pas : la Chine est devenue un partenaire commercial de premier rang pour le Gabon.
Ce qui importe davantage encore que le volume, c’est la structure de ce commerce. Le Gabon reste une économie d’exportation fortement concentrée : selon la Banque mondiale, 97 % de ses exportations en 2024 étaient constituées de pétrole, manganèse et bois. WITS montre en outre que 75,45 % des exportations gabonaises relèvent des matières premières, tandis que 48,63 % de ses importations sont des biens d’équipement. Il est donc raisonnable d’en déduire que la relation avec la Chine repose d’abord sur une asymétrie classique : le Gabon vend des ressources naturelles et achète des équipements, des produits manufacturés et des intrants. Cette asymétrie n’est pas propre au seul couple Chine–Gabon, mais elle prend ici une dimension particulière, parce que le Gabon dispose justement d’atouts qui pourraient lui permettre de sortir de cette structure extravertie : minerais stratégiques, potentiel hydroélectrique, espace forestier, façade portuaire et faible population relative. Le paradoxe est là : plus le Gabon est objectivement bien doté, plus l’insuffisance de transformation locale devient visible.
Le cas du manganèse illustre parfaitement cette contradiction. Le Gabon fait partie des grands producteurs mondiaux de ce minerai, et l’USGS a indiqué qu’en 2023, il représentait 23 % de la production mondiale de manganèse sur base contenu, derrière l’Afrique du Sud mais devant de nombreux concurrents. Dans le même temps, la Banque mondiale rappelle que le pays reste excessivement dépendant d’un petit nombre de produits de base et qu’il peine à convertir sa richesse naturelle en emplois et en gains de productivité diffus. Cela signifie que, dans la relation avec la Chine, le manganèse ne doit pas être lu seulement comme une exportation, mais comme un test politique : le Gabon restera-t-il un simple fournisseur de minerais destinés aux chaînes de valeur industrielles asiatiques, ou utilisera-t-il la demande chinoise pour imposer davantage de transformation locale, de logistique minière, d’énergie bon marché et d’industrialisation en amont ? La question est d’autant plus pertinente que la demande chinoise continue de peser fortement sur les marchés mondiaux des minerais et sur la hiérarchie des producteurs.
La relation sino-gabonaise est également matérielle au sens le plus concret du terme. Le ministère chinois des Affaires étrangères rappelle que les principaux projets d’assistance chinoise au Gabon incluent notamment le bâtiment de l’Assemblée nationale, le Sénat et le stade de l’Amitié Chine–Gabon. La base de données de Boston University sur les prêts chinois à l’Afrique recense, pour sa part, une série de financements structurants : 336 millions de dollars pour le projet hydroélectrique de Grand Poubara (160 MW), 132 millions pour la modernisation du réseau électrique de Libreville, 131 millions pour la route Port-Gentil–Omboué et le pont de Booué, 119 millions pour la deuxième phase du réseau administratif gabonais, 138 millions pour des tronçons de la Route nationale 1, ainsi que des financements pour les stades d’Oyem, de Port-Gentil, le Palais des sports de Libreville, ou encore des travaux de voirie municipale. Au total, la seule série de projets identifiables dans cette base dépasse 1,16 milliard de dollars en engagements documentés. Cela suffit à montrer que la Chine n’est pas au Gabon un acteur marginal, mais un architecte partiel de l’infrastructure énergétique, numérique, routière et symbolique du pays.
Cette profondeur infrastructurelle doit cependant être mise en rapport avec la fragilité macroéconomique du Gabon. La Banque mondiale estime que l’économie gabonaise a progressé de 2,9 % en 2024, mais cette croissance est restée trop faible pour absorber le chômage et réduire la pauvreté de manière significative. Le taux de pauvreté est estimé à 34,6 % de la population en 2024, avec environ 20 % de la main-d’œuvre au chômage. L’inflation a certes fortement reculé, à 0,9 % en décembre 2024 en glissement annuel, mais l’arrière-plan budgétaire s’est dégradé : le solde budgétaire est passé d’un excédent de 1,8 % du PIB en 2023 à un déficit estimé de -3,7 % du PIB en 2024, tandis que la dette publique a atteint environ 72,5 % du PIB. L’IMF, dans son Article IV de 2024, signalait déjà que la dette publique avait dépassé le plafond CEMAC à 70,5 % du PIB à fin 2023 et insistait sur les risques liés aux déséquilibres budgétaires, à la gouvernance et au manque de diversification. Autrement dit, la Chine opère au Gabon dans une économie riche en actifs, mais vulnérable dans sa soutenabilité budgétaire et dans son modèle de croissance.
C’est précisément ici qu’apparaît l’intérêt analytique majeur du dossier gabonais. La Banque mondiale souligne qu’entre 1995 et 2020, la richesse nationale totale du Gabon a augmenté de 35 % pour atteindre 105 milliards de dollars, mais que la richesse par habitant a, elle, chuté de 34,7 %. Voilà l’un des diagnostics les plus profonds que l’on puisse poser sur la relation Chine–Gabon : le problème central du pays n’est pas l’absence de capital naturel, ni même l’absence de partenaires étrangers ; c’est sa difficulté persistante à convertir ses rentes naturelles en capital humain, en diversification productive et en amélioration durable du niveau de vie. Dans cette perspective, la Chine peut être soit un accélérateur de cette conversion, soit un simple amplificateur de l’extraversion. Tout dépendra de la capacité gabonaise à négocier non seulement des financements et des marchés, mais des transferts de compétences, de la transformation industrielle, et une meilleure articulation entre énergie, mines, numérique et formation.
La dimension forestière ajoute une couche supplémentaire de complexité. Le rapport économique 2025 de la Banque mondiale estime que la valeur des services écosystémiques forestiers du Gabon a atteint 75,1 milliards de dollars en 2020, 2020, dont environ 99 % proviennent de la rétention de carbone. Cela change profondément la lecture du partenariat avec la Chine. Le Gabon n’est pas seulement un exportateur de pétrole, de manganèse et de bois ; c’est aussi un détenteur de capital climatique mondial. Or la déclaration conjointe de 2023 entre Pékin et Libreville prévoit explicitement une coopération renforcée en matière d’environnement et de changement climatique. La vraie question stratégique est donc désormais la suivante : la Chine participera-t-elle au Gabon de demain comme acheteur de ressources primaires, ou comme partenaire d’une économie verte fondée sur la valorisation durable de la forêt, la transformation du bois, l’énergie propre, les données environnementales et le financement climatique ? À moyen terme, c’est peut-être cette question, plus encore que celle du pétrole, qui structurera l’avenir de la relaview2
Enfin, il ne faut pas négliger la profondeur humaine et institutionnelle du lien. La Chine indique avoir envoyé des équipes médicales au Gabon depuis 1977 ; au total, 25 équipes médicales y ont été déployées. Pékin accorde également des bourses gouvernementales au Gabon depuis 1975 ; trois établissements professionnels gabonais proposent des cours de chinois, et un Institut Confucius a été inauguré en 2018. En septembre 2024, le navire-hôpital chinois Peace Ark a en outre fait escale au Gabon pour des services médicaux. Ces éléments comptent, car ils rappellent que la Chine ne construit pas seulement des routes, des stades et des barrages ; elle construit aussi des réseaux d’influence, de langue, de santé et de formation. C’est souvent dans cette infrastructure immatérielle que se joue la profondeur réelle d’un partenaview0
Au total, le partenariat Chine–Gabon est déjà dense, visible et structurant, mais il n’est pas encore pleinement transformateur. Il repose sur une confiance politique élevée, sur des flux commerciaux substantiels, sur des projets d’infrastructure significatifs et sur une insertion croissante du Gabon dans les réseaux diplomatiques et économiques chinois. Mais il reste prisonnier d’une tension fondamentale : le Gabon utilise-t-il la Chine pour accélérer sa diversification, ou la Chine consolide-t-elle simplement une économie de rente déjà ancienne ? La situation budgétaire récente renforce encore cette interrogation : en mars 2026, Gabon a officiellement demandé un programme d’appui au FMI afin de stabiliser son économie et d’améliorer la transparence budgétaire. Dans ce contexte, la relation avec la Chine entre dans une nouvelle phase : moins celle de la fascination pour les grands projets, et davantage celle de l’épreuve de vérité sur la soutenabilité, la gouvernance et la transformation productive. C’est là, précisément, que commence le vrai débat stratégique sur Chine–Gabon.

