Un partenariat stratégique désormais assumé, mais dont la valeur réelle dépendra de la capacité du Tchad à sortir de la dépendance pétrolière

La relation entre la Chine et le Tchad a changé de nature en 2024. Lors de la rencontre entre Xi Jinping et Mahamat Idriss Déby Itno à Pékin, en marge du Sommet du FOCAC du 3 septembre 2024, les deux chefs d’État ont annoncé l’élévation de la relation bilatérale au rang de partenariat stratégique. Dans le même échange, Xi a souligné que la Chine est depuis “de nombreuses années” le premier partenaire commercial et d’investissement du Tchad. Ce double constat est essentiel. Il signifie que la relation sino-tchadienne n’est plus une coopération périphérique ou simplement sectorielle ; elle devient un axe structurant de l’économie politique tchadienne, à l’intersection du pétrole, de l’énergie, des infrastructures, de la souveraineté politique et de la recherche de nouveaux débouchés commerciaux. Dans le contexte africain de l’après-FOCAC 2024, le Tchad apparaît ainsi comme un partenaire sahélo-centrafricain que Pékin veut inscrire plus fermement dans sa stratégie continentale de modernisation.

Le premier indicateur de cette montée en puissance est commercial. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral entre la Chine et le Tchad a atteint 8,06 milliards de yuans en 2024. Le FMI ajoute, dans son évaluation externe du pays, que la Chine et l’Inde sont devenues parmi les principaux partenaires commerciaux du Tchad, représentant en moyenne environ 30 % et 10 % du commerce bilatéral au cours des dernières années. Mais ce chiffre global n’a de sens que si l’on observe sa composition. D’après l’Observatory of Economic Complexity, les principales exportations du Tchad vers la Chine en 2024 ont été le pétrole brut (745 millions de dollars), les résines d’insectes (10,3 millions) et, très loin derrière, le coton brut. À l’inverse, les principales exportations de la Chine vers le Tchad ont été les téléphones (26,9 millions de dollars), les médicaments conditionnés (20,5 millions) et les chaussures en caoutchouc (19,1 millions). Toute la relation économique est contenue dans cette asymétrie : le Tchad vend une ressource primaire dominante et achète des biens manufacturés, médicaux et technologiques. La Chine, ici, n’est pas seulement un acheteur ; elle est la puissance industrielle qui transforme la dépendance pétrolière tchadienne en relation commerciale structurellement déséquilibrée.

C’est précisément pour cette raison que la relation Chine–Tchad ne peut être comprise sans repartir de la structure de l’économie tchadienne elle-même. La Banque mondiale estime que la croissance réelle du Tchad a été de 3,5 % en 2024 et qu’elle ralentirait à 3,4 % en 2025, principalement en raison d’un essoufflement du secteur pétrolier, tandis que l’inflation, après avoir atteint 5,7 % en 2024, reviendrait à 4,1 % en 2025. La même source indique que l’extrême pauvreté atteindrait 45,4 % en 2025, soit environ 9,5 millions de personnes. Surtout, le World Bank Macro Poverty Outlook note que les exportations devraient se contracter en 2025 en raison d’une légère baisse de la production pétrolière, passée de 50,8 millions de barils en 2024 à 50,4 millions en 2025, combinée à une chute du prix du baril de 78,2 dollars à 65,2 dollars. Cela veut dire que le partenariat avec la Chine s’inscrit dans une économie qui reste extraordinairement vulnérable à la rente pétrolière. Si le pétrole ralentit, tout le reste de la relation est affecté : recettes publiques, balance courante, capacité de remboursement, investissements et stabilité sociale.

L’un des traits distinctifs du partenariat sino-tchadien est justement d’avoir pris corps dans le secteur de l’énergie. Les bases de données de la Boston University recensent au moins deux grands financements chinois souverains structurants pour le Tchad : un prêt d’environ 330 millions de dollars de l’Exim Bank of China pour la raffinerie et le pipeline de N’Djamena, et un autre prêt d’environ 130 millions de dollars pour la boucle haute tension 90 kV de N’Djamena, le réseau de distribution et la ligne Djarmaya–N’Djamena. Dans une autre base, AidData documente aussi un prêt de 353,8 millions d’euros de CNPCI Finance pour le projet de raffinerie et pipeline de N’Djamena, soit environ 557 millions de dollars constants 2023. Ces chiffres confirment que la relation sino-tchadienne n’est pas seulement commerciale ; elle est profondément énergétique et infrastructurelle. Pékin n’a pas seulement acheté du pétrole tchadien : il a aussi contribué à installer des actifs de raffinage et de distribution électrique qui touchent directement au fonctionnement de l’État et à l’autonomie énergétique du pays.

La signification politique de cette séquence a été exprimée très clairement par les autorités chinoises elles-mêmes. Lors d’une visite en 2024, le représentant spécial chinois pour les affaires africaines a déclaré que la raffinerie de N’Djamena, construite conjointement par les deux pays, avait aidé le Tchad à réaliser son “indépendance énergétique”. Même si cette formule relève évidemment du langage diplomatique chinois, elle est révélatrice. Dans l’imaginaire stratégique de Pékin, le partenariat avec le Tchad n’est pas présenté comme une simple insertion du Tchad dans les chaînes globales d’exportation de brut, mais comme une coopération capable de produire des capacités nationales visibles : raffinage, transport énergétique, distribution urbaine, formation et sécurité d’approvisionnement. La nuance est importante. Elle montre que la Chine cherche à se positionner non seulement comme acheteur de ressources, mais comme coproducteur de souveraineté matérielle. La question, pour le chercheur, est de savoir jusqu’où cette souveraineté est réelle, et à quelles conditions financières et technologiques elle est obtenue.

C’est ici que le dossier de la dette devient crucial. Contrairement à d’autres cas africains où la dette chinoise domine massivement le profil souverain, le cas tchadien est plus nuancé. Le rapport de l’IMF sur l’Article IV de 2024 montre que la dette publique totale du Tchad est tombée à 30,3 % du PIB fin 2023, mais que le pays restait à haut risque de surendettement, même si la dette était jugée soutenable dans le scénario de base. L’IMF précise qu’à la fin de 2023, la dette due à la Chine représentait environ 259 millions de dollars, soit 1,3 % du PIB et 4,4 % du stock total de dette publique. En 2025, l’IMF a ensuite indiqué que la dette publique totale était remontée à 32,8 % du PIB fin 2024. Autrement dit, la Chine est un créancier significatif, mais elle n’est pas, au Tchad, l’unique centre de gravité de la contrainte financière ; les créanciers multilatéraux, les créanciers bilatéraux non parisiens et surtout l’héritage des restructurations liées aux autres créanciers, notamment commerciaux, comptent aussi fortement. Cette précision est importante pour éviter les caricatures : au Tchad, la question n’est pas “la Chine a-t-elle capturé la dette ?” mais plutôt “comment la Chine s’insère-t-elle dans une architecture d’endettement déjà fragile ?”

Le même rapport du FMI ajoute une information particulièrement éclairante : la Société de Raffinage de N’Djamena (SRN), au cœur du dispositif énergétique sino-tchadien, détient deux prêts auprès de CNPC Finance et de l’Exim Bank of China. Le FMI note également qu’un audit de rentabilité de la SRN, définie comme une coentreprise entre le Tchad et la China National Petroleum Company (CNPC), était en cours, les autorités tchadiennes estimant que les prix élevés du pétrole avaient davantage bénéficié aux compagnies pétrolières qu’au Trésor. Ce point est fondamental. Il montre que la vraie ligne de tension de la relation sino-tchadienne n’est pas seulement diplomatique ; elle se situe dans la distribution effective de la valeur créée par les hydrocarbures. Tant que le Tchad n’aura pas une visibilité suffisante sur les marges, les coûts, les prix de transfert, la fiscalité et la rentabilité de ses coentreprises énergétiques, la présence chinoise pourra apparaître à la fois indispensable et opaque.

La montée en gamme politique de la relation en 2024 ne se réduit cependant pas au pétrole. Lors de la rencontre Xi–Déby, Pékin a explicitement affirmé soutenir le Tchad dans la défense de sa souveraineté, de sa sécurité et de ses intérêts de développement, tandis que N’Djamena a réaffirmé son attachement au principe d’une seule Chine. Mieux encore, les deux parties ont annoncé la signature de documents couvrant la mise en œuvre de l’Initiative pour le développement mondial, la formation des ressources humaines, ainsi que l’exportation d’arachide et de sésame tchadiens vers la Chine. Cette dernière mention est d’une grande importance analytique. Elle suggère que, derrière la relation pétrolière dominante, les deux pays essaient d’ouvrir une petite fenêtre de diversification agro-exportatrice. Si cette orientation se confirmait, elle pourrait devenir l’un des éléments les plus intéressants de la nouvelle phase du partenariat : faire en sorte que la Chine cesse d’être uniquement le marché du brut tchadien et devienne aussi un débouché pour certaines filières agricoles.

Dans cette perspective, le nouveau contexte commercial post-FOCAC mérite attention. La Chine a confirmé qu’à partir du 1er décembre 2024, elle accorderait aux pays les moins avancés ayant des relations diplomatiques avec elle un traitement zéro tarif sur 100 % des lignes tarifaires. Pour un pays comme le Tchad, cette évolution peut sembler secondaire au regard du poids du pétrole, mais elle ouvre en réalité une possibilité stratégique : utiliser un meilleur accès au marché chinois pour tester des exportations non pétrolières plus compétitives. Le potentiel ne doit pas être exagéré, car l’accès au marché ne résout ni les problèmes logistiques, ni la faible productivité agricole, ni les coûts de conformité sanitaire. Mais il serait intellectuellement faux de négliger ce levier. Dans la relation Chine–Tchad, la prochaine bataille n’est peut-être pas celle du volume global, mais celle de la composition des échanges.

Enfin, comme dans beaucoup de partenariats sino-africains, l’influence chinoise se déploie aussi à travers une infrastructure humaine plus discrète mais durable. Le ministère chinois des Affaires étrangères indique que la Chine fournit des bourses universitaires au Tchad depuis 1976, qu’elle y envoie des équipes médicales depuis 1978, avec 19 missions à ce jour, et qu’elle y a mis en place un centre de prévention et de contrôle du paludisme. Le même document rappelle l’existence de jumelages entre N’Djamena et des villes chinoises, notamment Liuzhou depuis 1997 et Chongqing depuis 2021. Ces données comptent parce qu’elles révèlent une stratégie chinoise de long terme : inscrire sa présence non seulement dans les pipelines et les comptes extérieurs, mais aussi dans les hôpitaux, les formations, les réseaux urbains et les élites de demain. Un partenariat durable ne repose jamais sur le seul commerce ; il repose sur la fabrication patiente d’interdépendances humaines.

Au total, le partenariat Chine–Tchad est désormais assez dense pour être qualifié de structurel, mais il reste suspendu à une contradiction non résolue. D’un côté, la Chine offre au Tchad un marché majeur, des financements énergétiques, une coopération médicale, des ouvertures commerciales nouvelles et une reconnaissance politique de haut niveau. De l’autre, la relation demeure encore dominée par un schéma classique : exportation de brut, importation de biens manufacturés, dépendance aux cours mondiaux du pétrole, et incertitude sur la captation domestique de la rente. La vraie question stratégique n’est donc pas de savoir si la Chine est “présente” au Tchad ; elle l’est déjà, massivement. La vraie question est plus exigeante : le Tchad peut-il convertir ce partenariat en levier de diversification, de transformation productive et de souveraineté économique, ou restera-t-il prisonnier d’un tête-à-tête pétrolier ? C’est de la réponse à cette question que dépendra la valeur historique réelle de la relation Chine–Tchad.