Chine–Madagascar : un partenariat stratégique global en expansion, mais dont la portée réelle dépendra de la capacité malgache à transformer l’ouverture chinoise en diversification durable

La relation entre la Chine et Madagascar a changé d’échelle en 2024. Longtemps structurée comme une coopération classique entre un grand partenaire asiatique et un État africain à fort potentiel mais à faibles capacités de transformation, elle a franchi un seuil politique majeur lorsque les deux pays ont élevé leurs relations au rang de partenariat stratégique global en septembre 2024. La Chine et Madagascar étaient déjà liés par un partenariat global de coopération depuis mars 2017, mais ce relèvement marque une nouvelle phase : Pékin considère désormais Antananarivo non plus seulement comme un partenaire d’assistance et d’échanges, mais comme un acteur plus central de sa stratégie africaine dans l’océan Indien.
Cette promotion diplomatique est soutenue par des indicateurs bilatéraux déjà significatifs. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce entre la Chine et Madagascar a atteint 1,68 milliard de dollars en 2024. Pékin précise également que la Chine est restée le premier partenaire commercial de Madagascar pendant neuf années consécutives, et souligne une présence économique dense, faite de commerce, d’investissement, d’entreprises et de projets d’infrastructure. Cela montre que Madagascar, malgré ses fragilités internes, n’est pas une périphérie mineure de la relation sino-africaine : il est devenu l’un des partenaires les plus suivis par la Chine dans l’espace indianocéanique. (fmprc.gov.cn)
Mais ce qui rend Madagascar particulièrement intéressant pour l’OCAF, ce n’est pas seulement le volume des échanges. C’est la structure du potentiel. Madagascar réunit en effet plusieurs caractéristiques rares dans l’espace francophone d’Afrique de l’Est et de l’océan Indien : une grande superficie, une population nombreuse, un potentiel agricole considérable, des ressources minières, une façade maritime stratégique, un secteur touristique important et, surtout, une possibilité réelle de diversification productive. La relation avec la Chine ne se joue donc pas ici sur un seul axe. Elle se déploie simultanément dans les mines, l’agriculture, les infrastructures, l’énergie, le commerce, la santé et les échanges humains. Cela donne à Chine–Madagascar une profondeur beaucoup plus large que celle d’un simple partenariat commercial.
Les autorités chinoises insistent d’ailleurs sur cette pluralité. Leur présentation officielle mentionne que, depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1972, la Chine a construit à Madagascar des usines sucrières, une usine pharmaceutique, des routes, un gymnase, un centre de conférences international, des écoles et d’autres projets. Cette liste est importante, non pour son effet symbolique, mais parce qu’elle montre un modèle de coopération cumulative : la Chine n’intervient pas à Madagascar uniquement par le commerce contemporain ; elle s’inscrit dans le territoire et dans les équipements publics depuis plusieurs décennies. Cette continuité donne au partenariat sino-malgache une densité que peu de lectures rapides du dossier perçoivent réellement. (fmprc.gov.cn)
Sur le plan macroéconomique, Madagascar présente un profil à la fois encourageant et fragile. La Banque mondiale estime que la croissance a atteint 4,2 % en 2024, tout en soulignant que la reprise reste inégale et que plusieurs secteurs n’ont pas encore retrouvé leur niveau d’avant 2020. Le FMI, dans sa communication de février 2025, confirme ce même chiffre de 4,2 % en 2024 et projette un rebond à 4,6 % en 2025. Cela signifie que Madagascar progresse, mais pas à un rythme encore suffisant pour changer rapidement sa structure économique. La Banque mondiale ajoute que la croissance devrait s’établir autour de 4,7 % en moyenne sur 2025–2027, sous réserve de réformes structurelles, tandis que l’IMF a plus récemment averti, en juillet 2025, que les chocs climatiques et externes pourraient ramener la croissance de 2025 autour de 4,0 %. La trajectoire est donc positive, mais vulnérable.
Cette vulnérabilité est essentielle pour comprendre le sens de la relation avec la Chine. Madagascar n’est pas un pays rentier simple ; c’est une économie soumise à de multiples chocs, notamment climatiques, énergétiques, logistiques et budgétaires. Le FMI notait en 2025 que le déficit courant s’était creusé à 5,4 % du PIB en 2024, en raison des performances plus faibles de certains sous-secteurs miniers, et qu’il pourrait encore s’élargir. La Banque mondiale souligne, de son côté, que les coupures d’électricité, les exonérations fiscales trop larges et les insuffisances infrastructurelles continuent de freiner la productivité des entreprises. Dans ce contexte, la Chine ne représente pas seulement un client ou un fournisseur : elle peut potentiellement devenir un partenaire de correction des goulets d’étranglement structurels.
La dimension commerciale prend d’ailleurs un relief nouveau depuis le FOCAC 2024. Pékin a confirmé que le traitement zéro tarif sur 100 % des lignes tarifaires pour les pays africains les moins avancés ayant des relations diplomatiques avec la Chine s’appliquait à Madagascar depuis le 1er décembre 2024. Cette mesure est potentiellement décisive. Elle signifie que Madagascar bénéficie d’un accès encore plus favorable au marché chinois, ce qui peut théoriquement soutenir ses exportations agricoles, minières ou agroalimentaires. Mais le mot important ici est “théoriquement”. L’accès préférentiel au marché chinois n’a de sens que si Madagascar améliore simultanément sa logistique, sa qualité sanitaire, sa productivité, son énergie et sa capacité de transformation. Sans cela, l’avantage tarifaire risque de rester sous-exploité. (fmprc.gov.cn ; fmprc.gov.cn)
C’est précisément à ce niveau que la relation sino-malgache devient intellectuellement intéressante. La Chine offre à Madagascar trois leviers potentiels. Le premier est commercial : un immense marché d’exportation et un cadre préférentiel renforcé. Le deuxième est infrastructurel et énergétique : la possibilité de financer ou de soutenir des actifs productifs indispensables à la compétitivité. Le troisième est technologique et institutionnel : l’appui à une modernisation administrative, industrielle et logistique qui pourrait permettre à Madagascar de dépasser le simple rôle de fournisseur de produits bruts. Le problème central n’est donc pas l’absence d’opportunités. Il est la capacité de Madagascar à les articuler dans un projet cohérent de transformation.
Cette question est d’autant plus importante que Madagascar reste un pays de pauvreté massive. Les documents de la Banque mondiale rappellent que la pauvreté demeure très élevée et que les gains de croissance n’ont pas encore produit une transformation sociale large. Les rapports plus récents indiquent que le pays reste exposé aux chocs climatiques, notamment la sécheresse et les aléas agricoles, ce qui affecte directement les ménages ruraux et les revenus. Dans un tel contexte, la relation avec la Chine ne peut pas être jugée seulement à l’aune de la hausse du commerce ou des annonces de partenariat stratégique. Elle doit être évaluée en fonction de sa capacité à élargir l’emploi, à réduire les coûts de production, à renforcer la sécurité énergétique et à soutenir une base exportatrice plus résiliente.
La relation bilatérale possède aussi une profondeur humaine souvent sous-estimée. La Chine rappelle avoir envoyé des équipes médicales à Madagascar depuis 1975, accueilli des étudiants malgaches en Chine depuis 1976, et développé des coopérations éducatives, sanitaires et culturelles de long terme. Ces éléments comptent, parce qu’ils montrent que le partenariat ne se réduit pas à un échange d’intérêts économiques. Il s’inscrit aussi dans la fabrication patiente de réseaux d’influence, de compétences et de présence sociale. Dans un pays aussi vaste et aussi contrasté que Madagascar, cette infrastructure humaine peut devenir aussi importante que les chiffres du commerce.
Au total, les relations Chine–Madagascar sont désormais dans une phase de forte montée en gamme politique, avec un partenariat stratégique global, un commerce bilatéral de 1,68 milliard de dollars en 2024, une croissance estimée à 4,2 % en 2024, et un accès élargi au marché chinois grâce au régime de tarif zéro. Mais leur signification profonde dépendra moins de ces chiffres bruts que de la manière dont Madagascar convertira cette ouverture en diversification réelle. La vraie question n’est plus de savoir si la Chine est un partenaire important pour Madagascar ; elle l’est déjà. La vraie question est de savoir si ce partenariat peut aider Madagascar à sortir d’une croissance encore fragile pour entrer dans une transformation productive plus robuste, plus résiliente et socialement plus inclusive. C’est à cette condition que Chine–Madagascar deviendra un cas majeur, et non simplement prometteur, dans l’espace Chine–Afrique francophone.

