Chine–Burundi : une relation en élévation stratégique, où la Chine apparaît moins comme un simple partenaire commercial que comme un appui à la stabilisation productive, agricole et infrastructurelle du pays

Les relations entre la Chine et le Burundi sont entrées dans une nouvelle phase en septembre 2024, lorsque Xi Jinping et Évariste Ndayishimiye ont annoncé à Pékin l’élévation du lien bilatéral au rang de partenariat stratégique global. Cette décision marque un tournant politique important. Elle signifie que Pékin ne considère plus Bujumbura comme un partenaire secondaire ou uniquement protocolaire, mais comme un État avec lequel la Chine souhaite approfondir la coopération dans la durée, en particulier dans les domaines de la réforme, du développement, de la réduction de la pauvreté, des infrastructures, de l’agriculture et du commerce. Les comptes rendus officiels chinois soulignent d’ailleurs explicitement que les deux parties ont signé à cette occasion plusieurs documents de coopération, notamment sur le plan de coopération dans le cadre de la Ceinture et la Route, sur le partenariat économique pour un développement partagé, sur la coopération agricole, ainsi que sur l’exportation de grains de café burundais vers la Chine. Cela montre que la relation bilatérale est désormais pensée à Pékin comme une relation à la fois géopolitique et productive.

Ce repositionnement diplomatique est particulièrement significatif parce qu’il intervient dans un pays dont l’économie reste fragile, contrainte et encore largement dominée par les déséquilibres macroéconomiques. La Banque mondiale indique que la croissance du Burundi a accéléré à 3,9 % en 2024, après 2,7 % en 2023, soutenue par une hausse des dépenses publiques, un rebond des services et une amélioration de l’agriculture grâce à des conditions météorologiques favorables. Mais ce rebond ne doit pas être surestimé. Il s’inscrit dans un contexte où l’activité industrielle est restée faible, où les contraintes sur le carburant et les devises ont continué de peser sur l’économie, et où les progrès restent insuffisants pour modifier rapidement la structure productive du pays. Le FMI va dans le même sens : dans sa mission Article IV de 2025, il souligne que la croissance devrait se maintenir autour de 4 %, mais dans un cadre macroéconomique encore très précaire. Autrement dit, la Chine entre dans un Burundi qui progresse, mais dont la base de transformation reste étroite.

La fragilité du contexte apparaît encore plus nettement à travers les prix et le niveau de vie. La Banque mondiale note que l’inflation moyenne annuelle a reculé à 20,2 % en 2024, mais que la tendance s’est brutalement inversée au second semestre, sous l’effet de l’intensification du financement monétaire, des pénuries de carburant et du manque de devises. Elle projette même une inflation de 39,1 % en 2025. Le FMI signalait déjà en avril 2025 que l’inflation avait atteint en moyenne 39 % sur les deux premiers mois de 2025, après une accalmie partielle en 2024. Dans ces conditions, la relation avec la Chine ne peut être lue seulement comme une opportunité commerciale ; elle doit aussi être comprise comme un élément de l’effort burundais pour desserrer les contraintes matérielles qui étranglent l’économie réelle.

Le tableau social confirme cette lecture. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté internationale du Burundi est monté à 74,8 % en 2024, contre 74,5 % en 2023, malgré le rebond de la croissance. Elle projette seulement une amélioration marginale à 73,8 % en 2027, avec une croissance réelle de la consommation par habitant très faible, autour de 0,8 % en moyenne sur 2025–2027. Cette donnée est fondamentale. Elle montre que le Burundi reste l’un des cas où la croissance macroéconomique, même lorsqu’elle s’améliore, ne produit pas automatiquement de transformation sociale profonde. C’est précisément dans cet écart entre reprise statistique et pauvreté persistante que la coopération chinoise prend sa signification. Le Burundi n’a pas seulement besoin d’échanges ; il a besoin de capacités productives, d’infrastructures, d’énergie, de rendement agricole et de débouchés exportateurs.

C’est pourquoi l’agriculture occupe une place absolument centrale dans les relations Chine–Burundi. Les sources officielles chinoises de 2024 indiquent que Pékin est prêt à renforcer l’échange d’expériences avec Bujumbura en matière de revitalisation rurale et de réduction de la pauvreté, et à promouvoir la coopération dans l’agriculture. Cette orientation ne relève pas seulement du discours. Le Progress Report on the Global Development Initiative 2025 consacre un encadré entier au cas burundais, qu’il présente comme un exemple de coopération agricole à haute intensité de transfert technique. Selon ce document, la Chine a déjà envoyé six équipes totalisant 67 experts dans le cadre d’un projet de coopération sur la culture du riz. Le programme a permis de créer 76 villages de démonstration dans 15 grandes régions rizicoles, d’introduire sept variétés adaptées aux conditions locales, de porter les surfaces de riz hybride à 3 800 hectares, et d’obtenir une hausse annuelle de production de 28 500 tonnes, pour un revenu additionnel de 14,25 millions de dollars. À l’échelle du Burundi, ces chiffres sont considérables. Ils montrent que la Chine n’y intervient pas seulement comme bailleur ou fournisseur, mais comme acteur de la montée en productivité agricole.

Cette focalisation sur l’agriculture est parfaitement rationnelle. La Banque mondiale explique que la croissance de 2025 pourrait être soutenue par une amélioration de la production céréalière, par la reprise des exportations de café et par un rebond des expéditions d’or, à condition que certaines réformes de prix réduisent les écarts avec les marchés régionaux. Les autorités chinoises, elles, ont précisément fait entrer le café burundais dans le champ des accords signés en 2024. La cohérence est frappante : la Chine aide le Burundi sur la production vivrière d’un côté, et ouvre de l’autre un canal de valorisation potentielle pour une culture d’exportation emblématique. Ce double levier — sécurité alimentaire plus rentabilité des cultures commerciales — pourrait devenir le noyau dur de la relation sino-burundaise dans les années à venir.

Les infrastructures constituent l’autre grand axe du partenariat. Dans son compte rendu de la rencontre de septembre 2024, Pékin mentionne explicitement la volonté de promouvoir la coopération en matière d’infrastructures. Ce point doit être lu à la lumière des besoins du Burundi. La Banque mondiale indique que l’activité industrielle a été freinée par les pénuries de carburant et les contraintes énergétiques, même si la mise en service de trois centrales électriques en 2024 a permis un léger redressement. Elle prévoit aussi qu’une nouvelle centrale hydroélectrique pourrait soutenir la production manufacturière en 2025. Cela signifie que, pour le Burundi, l’infrastructure n’est pas d’abord un enjeu de prestige, mais un enjeu de fonctionnement élémentaire de l’économie. La Chine, si elle parvient à se positionner durablement sur ce terrain, ne sera pas seulement perçue comme un partenaire politique, mais comme un acteur de la levée des goulets d’étranglement les plus concrets.

Il faut toutefois garder une lecture lucide de l’environnement macrofinancier. La Banque mondiale note que le déficit budgétaire s’est réduit à 6,5 % du PIB en 2024, contre 9,3 % en 2023, mais que cette amélioration a été financée en partie par un recours important à l’endettement intérieur et aux avances de la banque centrale. La dette publique a atteint environ 69,1 % du PIB en 2024. Le déficit courant, même en amélioration, est resté élevé à 11,3 % du PIB, et les réserves internationales ne couvraient encore que 1,5 mois d’importations à mi-2025. En d’autres termes, le Burundi demeure un pays à fortes contraintes externes et monétaires. Cela implique que la relation avec la Chine, aussi prometteuse soit-elle, ne pourra produire d’effets durables que si elle s’inscrit dans une meilleure discipline macroéconomique, une gestion plus rigoureuse des devises et une montée plus forte des capacités exportatrices.

La dimension politique et symbolique du partenariat reste néanmoins très forte. Dans son compte rendu officiel, la Chine présente le Burundi comme un partenaire qui partage avec elle certaines priorités de développement, notamment l’industrialisation et la modernisation agricole. De son côté, Évariste Ndayishimiye a déclaré que le soutien chinois était “crucial” pour la stratégie de développement du Burundi et a explicitement appelé davantage d’entreprises chinoises à investir dans les mines, l’agriculture et les infrastructures. Ce langage est révélateur. Il montre que Bujumbura ne cherche pas seulement de l’aide ; il cherche un partenaire capable d’accompagner une montée en gamme progressive de son appareil productif. Pour Pékin, le Burundi offre en retour un partenaire politiquement réceptif, fidèle sur le principe d’une seule Chine et désireux d’inscrire la coopération dans un cadre de long terme.

Au total, les relations Chine–Burundi sont en train de passer d’une logique de coopération amicale à une logique de partenariat stratégique de développement. Elles se déploient dans un pays qui a retrouvé un peu de croissance — 3,9 % en 2024 — mais qui reste confronté à une inflation très élevée, à une pauvreté massive, à une dette importante et à des pénuries structurelles. Dans ce contexte, la Chine apparaît moins comme un simple partenaire commercial que comme un acteur potentiel de stabilisation productive, surtout dans l’agriculture, le café, le riz, l’énergie et les infrastructures. La vraie question n’est donc pas de savoir si la Chine est déjà importante pour le Burundi ; elle l’est clairement. La vraie question est de savoir si ce partenariat stratégique global pourra aider le Burundi à convertir une amélioration conjoncturelle en transformation économique durable. C’est à cette condition que Chine–Burundi deviendra, pour l’OCAF, un cas exemplaire de coopération sino-africaine à forte portée sociale.