Chine–Cap-Vert : une relation stratégique discrète entre connectivité atlantique, coopération publique et économie insulaire
La relation entre la Chine et le Cap-Vert, officiellement Cabo Verde, n’a ni les volumes miniers de la Guinée, ni l’épaisseur pétrolière du Niger, ni le poids commercial du Nigeria. Pourtant, elle mérite une attention particulière, car elle révèle une autre modalité de la présence chinoise en Afrique de l’Ouest : une diplomatie de proximité avec un petit État insulaire, fondée sur la stabilité politique, la coopération publique, la visibilité institutionnelle et la valeur géostratégique d’un archipel tourné vers l’Atlantique. Les deux pays ont établi leurs relations diplomatiques le 25 avril 1976, et Pékin indique qu’un nouveau cap a été franchi en septembre 2024 avec l’établissement d’un partenariat stratégique. La même année, le vice-Premier ministre Olavo Correia a participé à la 6e Conférence ministérielle du Forum de coopération économique et commerciale entre la Chine et les pays lusophones, tandis que le Premier ministre José Ulisses Correia e Silva a pris part au Sommet de Beijing du FOCAC.
Ce relèvement diplomatique n’est pas anodin. Dans le cas capverdien, la Chine ne traite pas seulement avec un marché de faible taille ; elle investit dans un partenaire insulaire politiquement stable, lusophone, placé sur des routes atlantiques stratégiques et cherchant à se positionner comme plateforme de services, de tourisme, de connectivité et, de plus en plus, d’économie bleue et numérique. Cela explique pourquoi la relation bilatérale est souvent plus importante politiquement qu’économiquement. En 2023, le commerce bilatéral n’a atteint que 103 millions de dollars, en hausse de 15,2 % sur un an selon le ministère chinois des Affaires étrangères. Pour un pays de la dimension du Cap-Vert, ce chiffre n’est pas négligeable ; mais comparé aux grands partenariats sino-africains, il reste modeste. La singularité du lien sino-capverdien réside donc moins dans la masse des échanges que dans la qualité stratégique des secteurs visés.
L’un des traits les plus visibles de cette relation est la coopération infrastructurelle et institutionnelle. Pékin souligne avoir soutenu depuis l’établissement des relations diplomatiques plusieurs projets emblématiques au Cap-Vert, notamment le bâtiment du Parlement, la Bibliothèque nationale et le barrage de Poilão. Ces réalisations comptent parce qu’elles s’inscrivent dans la matérialité même de l’État : institutions, services publics, eau et développement local. La coopération s’est ensuite structurée davantage avec la signature en 2009 d’un accord instituant une Commission économique et commerciale mixte, dont la première réunion s’est tenue à Beijing en 2010. Dans le suivi du Sommet du FOCAC de 2024, la Chine a également signalé des progrès sur un projet d’assistance technique au palais présidentiel et au stade national du Cap-Vert, ce qui confirme la permanence d’une coopération centrée sur les équipements publics, la visibilité étatique et les symboles nationaux.
Pour comprendre la portée de cette relation, il faut aussi partir de la structure de l’économie capverdienne. Selon la Banque mondiale, l’économie du Cap-Vert a connu en 2024 une performance particulièrement forte, avec une croissance réelle estimée à 7,3 %, portée par le rebond du tourisme et une amélioration des conditions agricoles. Les arrivées touristiques ont progressé de 16,5 % pour atteindre 1,18 million, tandis que l’inflation est tombée à 1,0 %, son plus bas niveau récent. Le compte courant est redevenu excédentaire à 3,7 % du PIB, alors que la dette du gouvernement central a reculé à 110,2 % du PIB. Pour 2025, la Banque mondiale projetait une croissance de 5,9 %, avec toutefois une dépendance persistante à la demande externe, au tourisme et aux importations. Cette base macroéconomique montre une chose essentielle : le Cap-Vert est un pays performant, mais structurellement vulnérable. C’est précisément dans cet espace entre réussite et vulnérabilité que s’insère la coopération chinoise.
L’IMF confirme cette lecture tout en soulignant les limites du modèle. Dans son rapport de 2026, l’institution projette une croissance de 5,2 % en 2025 après 7,2 % en 2024, avec une inflation stabilisée autour de 2 % et des réserves jugées adéquates pour protéger l’ancrage monétaire. Mais le diagnostic sur la dette reste exigeant : l’analyse conjointe Banque mondiale–FMI estime que le Cap-Vert présente un risque modéré de détresse de la dette extérieure, mais un risque global élevé de détresse de la dette, avec un espace limité pour absorber les chocs. Le rapport souligne que la vulnérabilité vient surtout de la dette publique totale, des risques liés aux entreprises publiques et de la forte concentration des exportations et de l’activité autour du tourisme. Autrement dit, le Cap-Vert a besoin de partenaires capables non seulement de financer, mais aussi d’accompagner sa diversification productive, énergétique et logistique.
C’est ici que la relation avec la Chine prend une signification particulière. Dans un pays insulaire où le marché intérieur est réduit, l’enjeu n’est pas de bâtir une relation fondée sur des volumes massifs de matières premières, mais sur l’amélioration des capacités structurelles : infrastructures publiques, services, compétences, santé, connectivité et ouverture vers de nouveaux secteurs. La Banque mondiale insiste d’ailleurs sur la nécessité, pour le Cap-Vert, de diversifier l’économie au-delà du tourisme, notamment vers la blue economy et la digital economy. Cette orientation rejoint les domaines dans lesquels les autorités capverdiennes ont cherché à approfondir leurs partenariats extérieurs, y compris avec la Chine. Il est donc raisonnable d’interpréter le partenariat stratégique de 2024 comme une tentative de repositionner la relation sino-capverdienne autour de secteurs à plus forte valeur d’avenir, plutôt qu’autour d’un simple commerce de biens.
La dimension humaine de cette coopération est également importante. La Chine offre des bourses aux étudiants capverdiens depuis 1996, et le ministère chinois des Affaires étrangères indiquait qu’en 2023, environ 180 étudiants capverdiens poursuivaient leurs études en Chine. Un Institut Confucius a été établi à l’Université du Cap-Vert en 2015, puis un accord a été signé en 2017 avec le ministère capverdien de l’Éducation afin d’introduire l’enseignement du chinois dans les établissements secondaires. À cela s’ajoute une présence sanitaire durable : les équipes médicales chinoises travaillent à Praia depuis 1984. Pour un petit État insulaire, ces instruments de coopération comptent énormément, car ils participent à la formation des élites, à la circulation des compétences et à la consolidation d’un capital politique favorable à la relation bilatérale.
Il faut enfin situer ce partenariat dans un cadre géopolitique plus large. Le Cap-Vert n’est pas un acteur de poids démographique, mais il possède un profil qui intéresse toute puissance cherchant à consolider sa présence dans l’Atlantique : stabilité institutionnelle, projection maritime, insertion lusophone, tourisme international, diaspora, et potentiel de services entre Afrique, Europe et Amériques. Dans cette perspective, la relation avec la Chine apparaît comme un investissement patient dans un point nodal discret mais utile. Pour Pékin, le Cap-Vert n’est pas un grand terrain d’extraction ; c’est un partenaire de connectivité, d’influence et de coopération publique. Pour Praia, la Chine représente une source de financement, de visibilité diplomatique et d’appui à des infrastructures que le pays aurait plus de difficulté à porter seul. Cette relation est donc asymétrique, mais elle n’est pas marginale : elle s’inscrit dans la logique d’une Chine qui sait aussi miser sur les petits États lorsqu’ils occupent une place stratégique dans la géographie des flux.
En définitive, la relation Chine–Cap-Vert peut être définie comme un partenariat stratégique de faible intensité commerciale mais de forte valeur politico-institutionnelle. Sa force ne réside pas dans le volume, mais dans la combinaison entre coopération publique, continuité diplomatique, ancrage humain et convergence autour de nouveaux secteurs comme la connectivité, le numérique, l’énergie et l’économie bleue. Le défi, pour les années à venir, sera de transformer cette relation encore relativement discrète en levier concret de diversification économique. Si cette conversion réussit, le Cap-Vert pourrait devenir l’un des exemples les plus intéressants d’une coopération sino-africaine adaptée non pas aux grands États continentaux, mais aux réalités particulières d’une économie insulaire ouverte, vulnérable et stratégiquement bien située.


