Chine – Guinée équatoriale: un partenariat stratégique qui dépasse le pétrole, mais dont la réussite dépendra de la conversion de la rente en puissance productive


La relation entre la Chine et la Guinée équatoriale a franchi en 2024 un seuil politique majeur. Les deux pays, liés diplomatiquement depuis le 15 octobre 1970, avaient déjà établi un partenariat global de coopération en 2015 ; ils l’ont élevé en mai 2024 au rang de partenariat stratégique global de coopération, avant de le consolider à Pékin lors du Sommet du FOCAC de septembre 2024. Cette montée en gamme n’est pas protocolaire. Elle signale que Malabo occupe, aux yeux de Pékin, une place spécifique en Afrique centrale : État pétrolier atlantique, pays à faible population mais à forte valeur géostratégique, et partenaire suffisamment fiable pour être appelé à devenir co-président africain du FOCAC pour la période 2027–2030. Le fait que le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo ait effectué 12 visites en Chine dit assez la profondeur personnelle et diplomatique de ce lien.
Sur le plan économique, la relation est déjà dense, même si elle reste très concentrée. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, le commerce bilatéral a atteint 1,152 milliard de dollars en 2024, dont 170 millions d’exportations chinoises vers la Guinée équatoriale et 982 millions d’importations chinoises en provenance du pays. Le même document indique qu’il y a en Guinée équatoriale plus de 20 entreprises contractantes chinoises, principalement actives dans l’électricité, les transports et la construction de logements. Cette précision est importante : la Chine n’est pas seulement un acheteur de ressources équato-guinéennes ; elle est aussi un acteur très présent dans la matérialité du territoire, dans l’équipement urbain, dans les réseaux électriques et dans les formes visibles de l’État aménageur.
La structure réelle des échanges révèle cependant une asymétrie nette. D’après les données commerciales relayées par OEC pour 2024, les principales exportations de la Guinée équatoriale vers la Chine ont été le pétrole brut (779 millions de dollars), le gaz de pétrole (155 millions) et le bois brut (34,9 millions). De son côté, la Chine a exporté vers la Guinée équatoriale surtout des meubles divers (8 millions de dollars), des camions de livraison (6,73 millions) et des briques céramiques (5,59 millions). Trading Economics, à partir des données de l’ONU, confirme que les importations chinoises depuis la Guinée équatoriale se sont élevées à 986,27 millions de dollars en 2024, dont 933,71 millions en combustibles minéraux et 52,47 millions en bois et dérivés. Toute l’économie politique du partenariat est là : la Guinée équatoriale vend surtout des hydrocarbures et du bois ; la Chine vend des biens manufacturés, des équipements et des intrants liés au bâtiment et à la logistique. La relation est donc puissante, mais elle demeure typiquement extravertie.
Cette asymétrie est d’autant plus structurante qu’elle s’inscrit dans une économie nationale en transition difficile. Le FMI rappelait en 2024 que la production d’hydrocarbures de la Guinée équatoriale avait déjà chuté de 56 % depuis son pic de 2008 et qu’elle pourrait encore reculer de 32 % d’ici 2029. La Banque mondiale estime qu’après la récession de 2023, le PIB réel n’a progressé que de 0,9 % en 2024, tandis que la croissance projetée pour 2025 est de -1,6 %, avant un faible rebond à 0,5 % en 2026. L’IMF, dans sa communication de juillet 2025, souligne également que la croissance non hydrocarbures est restée modeste, à 1,3 % en 2024, et que la pression sur les réserves extérieures devrait persister à moyen terme. Autrement dit, la relation avec la Chine est insérée dans une économie où le temps du boom pétrolier est derrière, tandis que le temps de la diversification n’est pas encore pleinement arrivé.
Les indicateurs sociaux et structurels montrent que cette crise n’est pas seulement sectorielle, mais civilisationnelle. La Banque mondiale note qu’entre 2014 et 2024, le PIB du pays a reculé de 3,7 %, et que le PIB par habitant est tombé à 5 042 dollars en 2024, soit 72 % en dessous de son pic de 2008. Malgré l’urbanisation et les infrastructures héritées de la période de rente, 18,1 % de la population n’a toujours pas accès à l’électricité et 31,3 % ne dispose pas d’eau courante ou d’un puits ; l’indice de capital humain n’est que de 0,49, le chômage atteint 13,7 %, et seulement 17 % des emplois sont formels. La Banque mondiale estime en outre que 58,1 % de la population, soit environ 1,04 million de personnes, vivaient en 2022 avec moins de 8,30 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat ; ce taux est estimé à 59,6 % pour 2024. Cela signifie que la question sino-équato-guinéenne n’est pas simplement : “Combien la Chine achète-t-elle ?” Elle est : “La relation avec la Chine aide-t-elle réellement à reconstruire l’économie au-delà du pétrole ?”
La situation budgétaire et financière renforce encore cette interrogation. Selon le rapport 2025 de la Banque mondiale, la dégradation des recettes pétrolières a fait passer le solde budgétaire d’un excédent de 2,4 % du PIB en 2023 à un déficit de 0,6 % du PIB en 2024. Dans le même temps, le ratio dette/PIB a reculé à 36,9 % en 2024, contre 38,5 % en 2023, tandis que le FMI l’estime à 36,4 % en 2024 après 39,1 % en 2023. L’IMF souligne aussi que le solde primaire non pétrolier s’est amélioré de -22,3 % à -17,0 % du PIB non pétrolier entre 2023 et 2024, grâce à un ajustement budgétaire substantiel. Depuis 2024, les autorités ont engagé une nouvelle loi fiscale, une stratégie d’apurement des arriérés, une réforme douanière et un programme encadré par un Staff-Monitored Program du FMI. En clair, la Guinée équatoriale n’est pas en crise de solvabilité immédiate comme certains autres pays rentiers, mais elle est confrontée à une contrainte plus profonde : comment réorganiser l’État lorsque la rente pétrolière s’érode structurellement ?

C’est précisément là que la Chine devient décisive. La relation sino-équato-guinéenne est profondément inscrite dans les infrastructures. Les données d’AidData documentent une série de grands engagements chinois : environ 451,1 millions de dollars pour la réhabilitation et l’extension du port de Bata, 323,2 millions pour la phase 1 du réseau électrique de Bata, 201,2 millions pour la phase 2 du réseau de Malabo, 380 millions pour la construction de 4 700 à 4 800 logements abordables à Malabo, Bata et Rebola, 175,1 millions pour 500 logements sociaux à Oyala/Djibloho, et 647,2 millions pour les lignes de transmission destinées à évacuer l’électricité du barrage de Djibloho vers 25 villes du pays. À cela s’ajoute un appui technique chinois à la maintenance de la centrale hydroélectrique de Bikomo, avec un don annoncé de 43 millions de yuans. Ces projets montrent que la Chine ne se contente pas d’acheter le pétrole équato-guinéen : elle contribue à la logistique portuaire, à l’électrification, à l’habitat, à la territorialisation de la puissance publique et au projet de rééquilibrage continental autour de Djibloho.
La relation est aussi humaine, éducative et sanitaire. Le ministère chinois des Affaires étrangères indique que les étudiants équato-guinéens bénéficiant de bourses du gouvernement chinois partent étudier en Chine depuis 1977 ; au cours de l’année universitaire 2022-2023, ils étaient 584, dont 201 boursiers. L’Institut Confucius de l’Université nationale de Guinée équatoriale a été créé en 2015. Sur le plan médical, la Chine a envoyé depuis 1971 pas moins de 33 équipes médicales, soit 639 personnels médicaux, travaillant notamment à Malabo et Bata. Là encore, le partenariat dépasse le seul échange marchand : il fabrique des élites, une familiarité linguistique, des réseaux professionnels et une présence sociale durable. C’est souvent cette infrastructure immatérielle qui transforme une coopération ponctuelle en relation de long terme.
Ce qui distingue pourtant la Guinée équatoriale de nombreux autres partenaires africains de la Chine, c’est son potentiel écologique sous-estimé. La Banque mondiale souligne que plus de 90 % du territoire terrestre du pays est couvert de forêts, l’un des taux les plus élevés au monde. Son rapport de 2025 sur les comptes écosystémiques forestiers estime que les services écosystémiques annuels des forêts ont atteint 4,042 milliards de dollars en 2020, dont 3,94 milliards pour la seule rétention de carbone. Le même rapport note que la valeur monétaire théorique de ces services de rétention carbone était d’environ 3 milliards de dollars en termes réels en 2020, alors que le PIB réel du pays était de 9,5 milliards. Autrement dit, la Guinée équatoriale n’est pas seulement un État pétrolier en déclin ; c’est aussi un État forestier disposant d’un actif climatique colossal. Pour la relation avec la Chine, cela ouvre une deuxième scène stratégique : après le pétrole, les ports et l’électricité, viendront peut-être les marchés carbone, la télédétection, la foresterie durable, l’économie verte et les chaînes de valeur bois-énergie-environnement.
C’est pourquoi le partenariat Chine–Guinée équatoriale doit être lu à deux niveaux. Au niveau visible, il s’agit d’un lien déjà solide, construit sur les hydrocarbures, les grands travaux, les réseaux électriques, la construction urbaine et une confiance politique ancienne. Au niveau plus profond, il s’agit d’un partenariat en transition, confronté à une question redoutable : la Chine aidera-t-elle la Guinée équatoriale à convertir sa rente déclinante en base productive nouvelle, ou prolongera-t-elle seulement une économie de dépendance, certes modernisée, mais toujours centrée sur l’extraction ? Le fait que Malabo doive co-présider le FOCAC entre 2027 et 2030 renforce encore l’enjeu. La Guinée équatoriale ne sera plus seulement observée comme un petit exportateur pétrolier ; elle sera aussi jugée sur sa capacité à incarner, face à la Chine, un modèle crédible de diversification africaine. Tant que cette conversion ne sera pas effective, la relation sino-équato-guinéenne restera stratégiquement impressionnante, mais économiquement inachevée.

