Un partenariat stratégique majeur dont l’enjeu réel n’est plus l’accès aux minerais, mais la souveraineté de leur transformation

La relation entre la Chine et la République démocratique du Congo n’est plus une simple relation bilatérale parmi d’autres dans l’espace sino-africain. Elle est devenue l’un des nœuds centraux de l’économie politique mondiale des minerais critiques, des chaînes de valeur industrielles et de la transition énergétique. Pékin et Kinshasa ont élevé leur relation au rang de partenariat stratégique global en 2023, après un premier palier de partenariat stratégique gagnant-gagnant en 2015. Depuis, les échanges de haut niveau se sont intensifiés : Félix Tshisekedi a effectué une visite d’État en Chine en mai 2023 puis est revenu à Pékin pour le Sommet du FOCAC en septembre 2024 ; en retour, la Chine a dépêché en janvier 2024 un envoyé spécial à la cérémonie d’investiture du président congolais. Cette densification politique s’inscrit aussi dans des mécanismes plus structurés : commission mixte économique et technique depuis 1984, accord bilatéral de protection des investissements depuis 2011, mémorandum sur l’Initiative la Ceinture et la Route depuis 2021. Ce n’est donc pas un partenariat conjoncturel. C’est un partenariat installé dans les appareils diplomatiques, économiques et stratégiques des deux États.

Le chiffre qui résume le mieux cette montée en puissance est celui du commerce bilatéral. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, les échanges entre la Chine et la RDC ont atteint 184,48 milliards de yuans en 2024, ce qui fait de la RDC l’un des tout premiers partenaires africains de la Chine. Les données commerciales de la Banque mondiale via WITS montrent en parallèle que, dans les dernières données comparables disponibles par partenaire, la Chine absorbait 57,58 % des exportations congolaises et fournissait 26,52 % des importations de la RDC. Autrement dit, la Chine n’est pas seulement un partenaire important pour Kinshasa ; elle est déjà le partenaire qui structure le plus fortement son insertion commerciale. Une telle concentration est économiquement puissante, mais elle est aussi stratégiquement risquée : plus un pays dépend d’un seul débouché et d’un seul grand fournisseur, plus sa marge de négociation peut se rétrécir.

Cette dépendance commerciale s’explique par la nature profonde de l’économie congolaise. Selon l’Observatory of Economic Complexity, les principales exportations de la RDC en 2024 ont été le cuivre raffiné (19,5 milliards de dollars), le cobalt (3,05 milliards) et le minerai de cuivre (3,03 milliards). Du côté chinois, les principaux produits exportés vers la RDC en 2024 ont inclus les camions de livraison (241 millions de dollars), les machines de traitement de la pierre (177 millions) et les gros véhicules de chantier, c’est-à-dire des biens d’équipement fortement liés à l’économie extractive et aux chantiers. On voit ici la logique structurelle du partenariat : la RDC vend à la Chine des métaux, des minerais et des produits miniers semi-transformés ; la Chine vend à la RDC les équipements, les machines, les véhicules et les intrants de l’appareil productif. Cette asymétrie n’est pas un accident statistique ; elle constitue le cœur du rapport économique sino-congolais.

Le cobalt explique à lui seul une large part de la centralité mondiale de la RDC. D’après l’USGS, la RDC représentait 74 % de la production mondiale de cobalt minier en 2023, puis 76 % en 2024, avec une production estimée passée de 175 000 tonnes à 220 000 tonnes. Dans le même temps, l’USGS rappelle que la Chine est le premier producteur mondial de cobalt raffiné et que l’essentiel de sa production provient de cobalt partiellement raffiné importé notamment de RDC. Cette articulation est décisive : la RDC domine l’extraction ; la Chine domine la transformation aval. Le cœur du problème stratégique congolais est donc là. La RDC contrôle une part écrasante du sous-sol cobaltifère mondial, mais la Chine contrôle une grande partie des capacités industrielles qui transforment ce cobalt en intrants utilisables pour les batteries et l’industrie technologique. En termes simples, Kinshasa détient une puissance géologique ; Pékin détient une puissance industrielle.

Le cuivre renforce encore cette imbrication. Reuters a montré qu’en 2024, les expéditions de cuivre raffiné de la RDC vers la Chine ont bondi de 71 % sur un an pour atteindre 1,48 million de tonnes, faisant de la RDC, de loin, le premier fournisseur de cuivre raffiné de la Chine. Le même article souligne que les opérateurs chinois dominent largement la Copperbelt congolaise, ce qui crée une nouvelle dynamique structurelle sur le marché mondial du cuivre. Cette donnée est capitale pour comprendre la relation Chine–RDC en 2025–2026 : il ne s’agit plus seulement d’un commerce de matières premières, mais d’une intégration quasi organique entre un espace minier africain et une puissance industrielle asiatique. La RDC devient pour la Chine non seulement une source d’approvisionnement, mais un maillon stratégique de sécurité industrielle.

Pourtant, cette centralité minière ne s’est pas traduite par une transformation sociale proportionnelle. La Banque mondiale indique que le PIB de la RDC a progressé de 6,5 % en 2024, porté principalement par le dynamisme minier, surtout dans le cuivre et le cobalt. Elle souligne toutefois que cette croissance, bien qu’élevée à l’échelle africaine, n’a pas produit de réduction significative de la pauvreté ni de création massive d’emplois. Son Macro Poverty Outlook note qu’en 2025, la pauvreté restait estimée à 81 %, symptôme d’un modèle extractif qui profite encore à une fraction limitée de la population. Le contraste est brutal : un pays au cœur de la transition énergétique mondiale continue de connaître une pauvreté de masse. C’est là que le partenariat avec la Chine doit être interrogé au-delà des slogans. Un partenariat qui génère des flux miniers records sans modification profonde de la structure sociale n’est pas encore un partenariat de développement au sens plein.

Sur le plan macroéconomique, le tableau est plus nuancé qu’on ne le dit souvent. Le FMI estime que la RDC est à risque modéré de surendettement externe et global, avec une dette publique encore relativement basse par rapport à beaucoup d’autres pays africains. Dans son rapport 2024, il projetait une croissance réelle de 5,1 % en 2024 selon son scénario central de l’époque, une inflation moyenne de 17,2 % en 2024 et une inflation en fin d’année autour de 12 % ; la Banque mondiale a ensuite observé une performance meilleure que prévu avec 6,5 % de croissance en 2024 et une inflation retombée à 8,6 % en juin 2025, puis 7,8 % selon son Macro Poverty Outlook de l’automne 2025. Cette amélioration macroéconomique tient à une discipline budgétaire plus forte, à l’absence de financement monétaire des déficits et à la vigueur des exportations minières. Mais elle reste vulnérable aux chocs de prix sur les matières premières, à la dégradation sécuritaire à l’Est, et à la concentration excessive du modèle sur les activités extractives.

C’est dans ce contexte qu’il faut relire le dossier Sicomines, sans doute le plus emblématique de toute la relation Chine–RDC. En janvier-mars 2024, la RDC et les partenaires chinois ont conclu un 5e avenant au “contrat minier chinois”, relevant le montant consacré aux infrastructures de 3,2 milliards à 7 milliards de dollars. La présidence congolaise a précisé que cela représenterait environ 5 000 km de routes, tout en maintenant provisoirement la clé de répartition de Sicomines à 68 % pour les partenaires chinois et 32 % pour la partie congolaise, jusqu’au remboursement total des emprunts liés au projet. L’EITI a salué la renégociation, en indiquant qu’elle permettait de porter le budget infrastructures de 3 à 7 milliards de dollars et que les prêts devaient être remboursés d’ici 2028 avant renégociation de la structure du capital. Cette séquence est importante, car elle montre que Kinshasa ne se contente plus de subir les termes initiaux de la relation ; elle tente de les rééquilibrer.

Mais ce rééquilibrage reste partiel et contesté. Reuters a rapporté qu’en vertu de l’ancien montage, seulement 822 millions de dollars des 3 milliards promis pour les infrastructures avaient effectivement été décaissés, selon un rapport de l’Inspection générale des finances congolaise cité en 2024. Reuters ajoutait aussi que le nouvel accord prévoit jusqu’à 7 milliards de dollars d’investissements chinois en infrastructures, à condition que les prix du cuivre restent élevés, ainsi qu’un paiement annuel de 1,2 % de royalties à la RDC. Toutefois, la même source rappelait que Sicomines restait exonérée d’impôts jusqu’en 2040, point qui continue d’alimenter les critiques de la société civile congolaise et internationale. En d’autres termes, le contrat révisé corrige une partie du déséquilibre initial, mais il ne transforme pas magiquement une convention de type “ressources contre infrastructures” en modèle parfait de souveraineté minière. La question congolaise n’est donc plus seulement celle de la renégociation ; elle est celle de la gouvernance réelle des recettes, des exonérations, des royalties et de la transformation industrielle locale.

Il faut aussi rappeler que la relation sino-congolaise ne se réduit pas au seul secteur minier. Le ministère chinois des Affaires étrangères indique que la Chine a envoyé à la RDC 22 équipes médicales, soit 565 personnels médicaux au total, depuis le début de cette coopération sanitaire en 1973. Il rappelle aussi qu’un Institut Confucius a été créé en août 2018, et que le partenariat bilatéral comprend une dimension culturelle et éducative structurée. Ces éléments comptent, car ils montrent que la Chine travaille en RDC sur plusieurs échelles à la fois : l’échelle des grands contrats miniers, celle des infrastructures, mais aussi celle des élites, de la santé, de la langue et de la présence institutionnelle de long terme. Une puissance durable ne s’installe jamais seulement dans les mines ; elle s’installe aussi dans les systèmes de formation et les réseaux humains.

Au total, la relation Chine–RDC est entrée dans une phase de maturité stratégique. Elle n’est plus une relation d’ouverture, mais une relation de structuration. La Chine y trouve des minerais critiques, un approvisionnement de plus en plus central en cuivre raffiné, un partenaire commercial massif et un point d’appui stratégique dans l’économie mondiale de la transition énergétique. La RDC, de son côté, y trouve des débouchés, des équipements, des financements, une capacité de négociation face aux puissances occidentales et la possibilité de tirer davantage de ses actifs miniers. Mais le test décisif reste entier : la RDC peut-elle utiliser la relation avec la Chine pour sortir du simple extractivisme et imposer une montée en gamme nationale — transformation métallurgique, énergie, infrastructures productives, fiscalité plus robuste, emplois et capital humain ? Tant que cette conversion ne sera pas accomplie, le partenariat sino-congolais restera colossal par ses volumes, mais encore inachevé dans sa promesse historique.