Un partenariat devenu structurel, mais dont la vraie question reste la transformation productive du Cameroun

Le partenariat Chine–Cameroun n’est plus, depuis longtemps, une simple relation diplomatique de convenance. Il est devenu l’un des axes les plus structurants de l’insertion internationale du Cameroun, à la fois par le volume des échanges, par le poids des financements chinois dans les infrastructures, par la place de Pékin dans la dette bilatérale camerounaise et par la capacité de la Chine à se rendre visible dans des projets à forte portée symbolique et économique. Les relations diplomatiques ont été établies le 26 mars 1971, après la rupture des liens entre Yaoundé et Taïwan. Depuis lors, la relation a connu une montée en densité politique continue. Le tournant le plus important de la période récente est intervenu le 4 septembre 2024, lorsque Xi Jinping et Paul Biya ont annoncé l’élévation des relations sino-camerounaises au rang de partenariat stratégique global. Ce relèvement n’est pas seulement protocolaire : il signale que le Cameroun est perçu à Pékin comme un partenaire d’ancrage en Afrique centrale, au croisement du golfe de Guinée, des corridors régionaux et des dynamiques de la CEEAC et de la CEMAC.
Cette promotion politique s’explique aussi par la régularité des contacts de haut niveau. Paul Biya a effectué huit visites en Chine, ce qui en fait l’un des chefs d’État africains les plus constants dans la relation avec Pékin. En 2024, lors du Sommet de Pékin du FOCAC, la Chine a explicitement lié son appui au Cameroun à des secteurs jugés centraux pour la diversification économique : infrastructures, interconnexion, agriculture, santé et développement industriel. Il faut lire cette orientation dans le contexte plus large du FOCAC 2024, qui a reconfiguré la coopération Chine–Afrique autour de dix actions de partenariat pour la modernisation. Autrement dit, le Cameroun n’est plus seulement un bénéficiaire de projets ponctuels ; il entre dans une phase où la Chine propose de l’inscrire dans une architecture plus vaste de transformation économique, avec toutes les opportunités mais aussi toutes les dépendances que cela suppose.

Sur le terrain commercial, la relation a changé d’échelle. Selon l’ambassade de Chine au Cameroun, le commerce bilatéral a atteint 4,71 milliards de dollars en 2024, dont 3,64 milliards d’exportations chinoises vers le Cameroun et 1,07 milliard d’importations chinoises en provenance du Cameroun. Les exportations camerounaises vers la Chine restent dominées par les produits primaires, en particulier le pétrole brut, les grumes et le coton, tandis que la Chine exporte vers le Cameroun surtout des produits électromécaniques et de haute technologie. Vu de Pékin, la structure est donc claire : la Chine vend des biens à plus forte valeur ajoutée et achète des matières premières. Cette asymétrie est fondamentale, car elle dit la nature profonde du lien économique : la Chine se situe, pour le Cameroun, du côté de la puissance industrielle, tandis que le Cameroun demeure encore largement positionné comme fournisseur de ressources et consommateur d’équipements.
Les données camerounaises confirment cette centralité chinoise, tout en offrant une lecture encore plus fine. L’INS montre qu’en 2024, la Chine est remontée au 2e rang des clients du Cameroun avec 535,1 milliards de FCFA d’achats, soit 16,5 % des recettes d’exportation, contre une 4e place en 2023 ; l’essentiel de ces exportations était composé de pétrole brut (83,0 %) et de gaz naturel liquéfié (8,0 %). Dans le même temps, la Chine est restée 1er fournisseur du Cameroun avec 1 107,7 milliards de FCFA de ventes, soit 22,2 % des importations totales du pays. Les importations en provenance de Chine sont très diversifiées : machines et appareils mécaniques (15,6 %), appareils pour la téléphonie (6,3 %), insecticides-fongicides-herbicides (5,2 %), riz (2,9 %), pneumatiques neufs (2,6 %) et véhicules de transport de marchandises (2,2 %). En prenant les données de l’INS, le déficit commercial du Cameroun vis-à-vis de la Chine s’établit ainsi à environ 572,6 milliards de FCFA en 2024. Ce chiffre est décisif : il montre que la Chine est devenue à la fois un débouché majeur et une source massive de dépendance importatrice.
Un point méthodologique mérite d’ailleurs l’attention des chercheurs : les chiffres chinois et camerounais ne coïncident pas parfaitement. Les séries de l’ambassade chinoise donnent pour 2024 un commerce de 4,71 milliards de dollars, alors que les chiffres de l’INS, exprimés en francs CFA, conduisent à un total bilatéral plus faible. Cette divergence n’a rien d’exceptionnel dans les statistiques commerciales internationales. Les bases de commerce mondial rappellent que les asymétries de “mirror statistics” proviennent fréquemment des différences de valorisation CIF/FOB, des écarts de couverture, des réexportations, des délais d’enregistrement et des choix méthodologiques nationaux. Pour l’OCAF, cette divergence n’est pas un détail technique : elle est déjà un indice analytique. Elle rappelle qu’un rapport sérieux sur Chine–Cameroun ne doit jamais se contenter d’un seul guichet statistique. Il doit croiser les données chinoises, camerounaises et multilatérales pour reconstituer la réalité économique du lien.
La seconde clé de lecture est infrastructurelle et financière. Le Cameroun reconnaît officiellement que son portefeuille avec China Eximbank atteignait déjà 3,2 milliards de dollars en octobre 2023, dans des secteurs stratégiques tels que le port en eau profonde de Kribi, le barrage de Memve’ele, le PAEPYS et le Backbone en fibre optique. Ce portefeuille n’est pas marginal ; il touche les fonctions vitales de l’État développemental : énergie, eau, connectivité, logistique. Les projets les plus emblématiques illustrent cette profondeur. La phase 2 du port de Kribi a bénéficié d’un financement mixte chinois comprenant notamment un crédit acheteur préférentiel de 524,58 millions de dollars, avec nantissement des revenus du port dans le mécanisme de remboursement ; selon AidData, la construction de cette phase s’est achevée en février 2025. Dans l’énergie, le projet hydroélectrique de Memve’ele a reçu un financement chinois de 541,6 millions de dollars pour la centrale, complété par des financements pour l’évacuation de l’électricité vers Yaoundé. Dans le numérique, l’extension du backbone national a bénéficié d’un prêt concessionnel chinois de 513 millions de yuans. Ce triptyque port-énergie-numérique résume à lui seul l’architecture de la présence chinoise au Cameroun.
Mais cette présence a un coût stratégique : elle redessine la structure de la dette. Une note officielle de l’INS, fondée sur les données de la CAA, montre qu’au 30 juin 2024, la dette bilatérale du Cameroun s’élevait à 3 138 milliards de FCFA, dont 2 083 milliards dus à la Chine. Cela signifie que la Chine concentrait 66,4 % de l’encours de la dette bilatérale totale, loin devant la France à 24,7 %. Rapportée à l’encours total de la dette extérieure présenté dans la même note (8 247 milliards de FCFA), l’exposition à la Chine représente environ un quart de la dette extérieure totale. Cette situation n’autorise ni la propagande facile ni l’anti-chinisme paresseux. Elle impose une lecture adulte : les financements chinois ont permis des projets structurants que d’autres partenaires n’ont pas toujours financés au même rythme, mais ils installent aussi une dépendance technique et financière durable. L’INS le dit clairement : sans appropriation locale, cette dette peut prolonger une dépendance technologique dans la maintenance des infrastructures. C’est sans doute l’une des remarques les plus importantes à retenir pour toute lecture sérieuse des relations Chine–Cameroun.
La relation ne se limite toutefois ni au commerce ni à la dette. Elle comprend aussi une dimension institutionnelle et humaine souvent sous-estimée. Le site officiel de l’ambassade de Chine indique qu’en matière éducative, la Chine a aidé à doter l’Université de Yaoundé I d’un laboratoire de microbiologie et l’Université de Yaoundé II d’un centre informatique. En septembre 2025, l’ambassadeur de Chine a d’ailleurs effectué une visite à l’Institut Confucius de l’Université de Yaoundé II, en mettant l’accent sur le renforcement de la coopération interuniversitaire et des échanges humains et culturels. Dans le domaine sanitaire, la coopération est ancienne : depuis 1975, la Chine a envoyé au Cameroun 24 équipes médicales, soit 786 personnels médicaux au total, avec 25 membres encore présents selon la mise à jour diplomatique de 2025 ; en 2016, l’opération “Brightness Action” avait permis 627 opérations de la cataracte. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils montrent que la Chine a compris qu’une relation durable ne se construit pas seulement avec du béton et du crédit, mais aussi avec des médecins, des bourses, des centres linguistiques et des réseaux humains.
Au total, le partenariat Chine–Cameroun est aujourd’hui à un point de bascule. D’un côté, il donne au Cameroun un accès privilégié à des financements, à des équipements, à des infrastructures et à un marché d’exportation devenu en 2024 son deuxième débouché mondial. De l’autre, il révèle les fragilités structurelles de l’économie camerounaise : dépendance aux hydrocarbures dans les ventes à la Chine, dépendance aux équipements et intrants dans les achats, forte concentration de la dette bilatérale, et faiblesse persistante de la transformation locale. C’est pourquoi la vraie question n’est plus de savoir si la Chine est un “bon” ou un “mauvais” partenaire. La vraie question est plus exigeante : le Cameroun utilise-t-il la relation avec la Chine pour changer de structure productive, ou seulement pour financer sa continuité ? Tant que la réponse restera incomplète, le partenariat sino-camerounais demeurera puissant, visible, parfois spectaculaire, mais encore partiellement inachevé dans sa promesse de développement. Dans le contexte d’une croissance camerounaise estimée à 3,5 % en 2024 et d’une inflation retombée à 4,5 %, l’enjeu n’est donc pas seulement diplomatique ; il est industriel, budgétaire, technologique et civilisationnel.

